❄️ Pour ou contre la clim ?
Pas contre par principe, mais pas n'importe quand ni n'importe comment
Commençons par le plus important : je ne suis pas contre la climatisation. Je suis même pour, dans un cas précis, celui des pompes à chaleur air-air réversibles. Une PAC air-air, c'est une machine qui déplace la chaleur au lieu de la fabriquer : avec 1 kWh d'électricité, elle apporte 3 à 4 kWh de chaleur dans le logement. Sur l'électricité française, très bas carbone, c'est aujourd'hui l'un des moyens de chauffage les plus écologiques qui existent, et j'en parle en détail dans mon simulateur de pompe à chaleur.
Or cette machine est réversible. L'hiver, elle prend la chaleur de l'air extérieur et la souffle à l'intérieur par une unité murale, ce qu'on appelle un split. L'été, il suffit de la faire tourner à l'envers : le split crache de l'air froid, et l'unité extérieure rejette la chaleur dehors. C'est exactement le même appareil, dans les deux sens.
⏰ Le vrai sujet, c'est l'heure à laquelle on climatise
En ordre de grandeur, une clim qui traite une grande pièce consomme environ 1 kW d'électricité, soit un micro-ondes qui tournerait en continu. Sur une grande maison entièrement climatisée, on parle de plusieurs kilowatts. Cette consommation n'a pas du tout le même effet selon le moment de la journée.
En pleine journée d'été, le solaire produit à plein régime et le kWh français est très peu carboné. Mais le soir, quand le solaire s'est éteint et que la consommation reste haute, le kWh supplémentaire est très souvent fourni par une centrale à gaz fossile. Autrement dit, chaque clim qui s'allume à la pointe du soir fait monter en puissance une centrale à gaz, donc émet du CO₂, donc réchauffe le climat, donc donnera envie d'encore plus de clim l'été suivant. Le cercle vicieux est complet, et j'en parle aussi dans la page sur l'urgence climatique.

☀️ De 9 h à 19 h environ
1 kW pendant 5 h sur un mix à 20-40 gCO₂/kWh, c'est de l'ordre de 0,2 kg de CO₂. Autant dire rien. C'est le bon moment pour rafraîchir, et même pour pré-rafraîchir avant la soirée.
🔥 À la pointe du soir
Les mêmes 5 kWh appelés sur une centrale à gaz (≈ 490 gCO₂e/kWh), c'est 2,5 kg de CO₂ par soirée, soit plus de 100 kg sur un été. Dix fois pire, pour le même confort.
🧪 Le problème caché : les fluides frigorigènes
L'empreinte carbone du réseau électrique n'est pas la seule contrainte. Dans le circuit d'une clim circule un fluide frigorigène, et ces gaz sont des gaz à effet de serre extrêmement puissants, des centaines à des milliers de fois plus que le CO₂, molécule pour molécule. Les machines récentes sont bien meilleures sur ce point, mais les anciennes sont de véritables bombes climatiques si on les laisse fuir.
Voici ce que représente la charge d'un mono-split de 5 kW de puissance frigorifique, soit environ 1,2kg de fluide, si elle part entièrement dans l'atmosphère :
| Fluide | Où on le trouve | PRG | Équivalent de la charge |
|---|---|---|---|
| R410A | clims et PAC installées des années 2000 à 2020 | 2 088 | 2,5 tCO₂e |
| R407C | machines plus anciennes, remplaçant du R22 interdit | 1 774 | 2,1 tCO₂e |
| R134a | autos, PAC haute température, petits appareils | 1 430 | 1,7 tCO₂e |
| R32 | la grande majorité des clims neuves aujourd'hui | 675 | 810 kgCO₂e |
| R290 (propane) | quelques modèles récents, de très loin le meilleur choix | 3 | 4 kgCO₂e |
Une seule vieille clim au R410A qu'on éventre, c'est 2,5 tonnes de CO₂e, soit environ un quart de l'empreinte carbone annuelle d'un Français, ou un aller-retour Paris-New York en avion. Pour un appareil qu'on croit inoffensif parce qu'il ne fume pas.
♻️ Où déposer une vieille clim, concrètement
Un climatiseur est un déchet d'équipement électrique et électronique (DEEE), et surtout un appareil réfrigérant. Trois circuits officiels, gratuits :
- • La reprise 1 pour 1. Si tu en achètes une neuve, le vendeur est obligé de reprendre l'ancienne gratuitement, y compris à la livraison. Le plus simple.
- • La déchèterie. Il faut la déposer dans la zone réservée au gros électroménager réfrigérant, pas dans la ferraille : c'est ce qui déclenche la récupération du fluide.
- • Le service des encombrants de la commune, quand il collecte les DEEE séparément. À vérifier avant, sinon l'appareil finit broyé avec le fluide dedans.
Pour une clim fixe déjà installée, le split au mur et l'unité extérieure, c'est différent : seul un frigoriste titulaire d'une attestation de capacité peut légalement récupérer le fluide avant démontage. Laisser s'échapper le gaz est interdit. Donc on ne dévisse pas soi-même une liaison frigorifique, et on ne pose jamais une clim sur le trottoir « au cas où ».
Et si elle fonctionne encore, Emmaüs ou Envie peuvent lui donner une deuxième vie, ce qui reste mieux que n'importe quel recyclage.
🏙️ Le troisième problème : les îlots de chaleur urbains
Une clim ne fait pas disparaître la chaleur, elle la déplace. Tout ce que ton logement gagne en fraîcheur, l'unité extérieure le recrache dans la rue, avec en plus la chaleur du travail du compresseur. En ville, ça se voit.
La ville est déjà un four de nature : le soleil d'été tape à près de 1 000 W par mètre carré, et le bitume, les trottoirs, les murs et le béton stockent cette chaleur toute la journée avant de la restituer la nuit. Résultat, la température descend beaucoup moins qu'à la campagne : c'est l'îlot de chaleur urbain, très marqué à Paris, Lyon ou Toulouse. La clim vient s'ajouter par-dessus : une étude du Centre national de recherches météorologiques (Météo-France) sur Paris a estimé que, si tous les bâtiments étaient climatisés pendant une canicule du type août 2003, la température de l'air dans les rues du centre grimperait d'environ +2 °C la nuit, avec des pointes locales à +2,4 ou +2,5 °C dans les rues les plus encaissées.
C'est ce qui rend l'usage d'une clim en ville un peu égoïste quand on pourrait s'en passer : on améliore son propre confort en dégradant celui du voisin, qui finira par s'équiper à son tour, ce qui réchauffera encore la rue. Encore un cercle vicieux, mais à l'échelle du quartier.
🪭 Ma hiérarchie, dans l'ordre
Pour moi, la clim doit être réservée aux usages vraiment prioritaires : les hôpitaux, les Ehpad, les personnes âgées ou fragiles, les logements qui sont de véritables bouilloires thermiques. Pour tous les autres, dont moi qui ai 26 ans, voici l'ordre dans lequel je m'équiperais.
- 1. Plusieurs ventilateurs. Un ventilateur de plafond ou sur pied, orienté sur soi, suffit très honnêtement à tenir jusqu'à 35 ou 38 °C. Il ne refroidit pas l'air, il accélère l'évaporation de la sueur, et c'est ça qui rafraîchit le corps. Environ 50 W, contre 1 000 W pour une clim.
- 2. Le brumisateur. Il dépose de l'eau sur la peau, donc on transpire moins en évacuant autant de chaleur : combiné au vent du ventilateur, l'évaporation fait tout le travail. C'est la même physique que la transpiration, en version assistée.
- 3. Le freecooling, la nuit. On ferme et on occulte tout la journée, et on ouvre en grand dès que l'air extérieur devient plus frais que l'intérieur, ventilateur en soutien. Mes cinq astuces sont détaillées dans la page Spécial canicule, et mon calculeur de free-cooling chiffre la puissance de froid gratuit que ça représente.
- 4. Et seulement ensuite, la clim. Si on vit sous les combles, si le logement ne redescend jamais, ou si on est une personne fragile, alors oui, elle devient pertinente. Ce n'est pas un péché, c'est un arbitrage.
À relativiser aussi : les journées à 35-38 °C restent rares en France, malgré le réchauffement. On parle de deux à trois semaines par an au maximum. Investir 1 500 € et plusieurs tonnes de CO₂e pour ces quelques jours mérite d'être posé sur la table.
🔧 Si vraiment tu prends une clim : jamais de monobloc
L'idéal reste d'installer une vraie PAC air-air réversible avec un ou plusieurs splits : très efficace en chauffage l'hiver, et donc en clim l'été, sans acheter deux machines. Si ce n'est pas possible, par exemple en location, alors un split mobile avec unité extérieure (type Midea Porta Split) plutôt qu'un monobloc.
La raison est physique. Un monobloc, c'est un seul bloc dans la pièce, avec un gros tuyau qui évacue l'air chaud par la fenêtre. Or tous ces mètres cubes soufflés dehors doivent bien être remplacés, sinon il n'y aurait plus d'air dans le logement : la pièce se met en dépression et aspire par toutes les fuites de l'air extérieur à 38 ou 40 °C. On jette dehors de l'air à 50 °C pour faire rentrer de l'air brûlant, ce qui plombe l'efficacité réelle de la machine. Avec deux unités reliées par une liaison frigorifique, il n'y a aucun échange d'air avec l'extérieur, donc aucune dépression, et le rendement annoncé est tenu.
Ma conviction, donc
La clim n'est pas l'ennemie : c'est une pompe à chaleur, et une pompe à chaleur réversible est même l'un des meilleurs choix de chauffage possibles en France. Ce qui pose problème, c'est de climatiser par défaut, partout, et surtout le soir. Donc : ventilateur et brumisateur d'abord, freecooling la nuit, clim en dernier recours et si possible entre 9 h et 19 h, avec une machine à fluide moderne et deux unités. Et le jour où on s'en débarrasse, on la confie à la bonne filière.
Voir les sources
- RTE, éCO₂mix (mix électrique français en temps réel, capture du 29 juillet 2026)
- de Munck et al. (2013), How much can air conditioning increase air temperatures for a city like Paris, France ?, International Journal of Climatology (CNRM, Météo-France)
- ADEME, que faire de mes déchets : climatiseur (reprise 1 pour 1, déchèterie, encombrants)
- Règlement européen F-Gas 517/2014, annexe I (potentiels de réchauffement global des fluides)
- IEA, Space Cooling (la climatisation pèse ≈ 10 % de l'électricité mondiale)