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⚛️ Pour ou contre le nucléaire ?

Mon avis d'ingénieur en énergie, chiffres à l'appui

Stanislas Goubault devant la tour aéroréfrigérante de la centrale nucléaire de Civaux
Devant la tour aéroréfrigérante de la centrale nucléaire de Civaux. ▶ Voir ma visite complète de Civaux sur YouTube

Mon opinion est claire : je suis favorable au nucléaire dans le mix électrique. Pour comprendre pourquoi, il faut se demander ce qui fait un bon choix de production d'électricité. Pour moi, les meilleurs mix sont ceux qui minimisent :

☠️ Morts par TWh d'électricité produite

Accidents et pollution de l'air combinés, par source d'énergie. Plus la barre est courte, moins la source fait de mal à l'homme.

Charbon (lignite)32,72 morts/TWh
Charbon24,62 morts/TWh
Pétrole18,43 morts/TWh
Biomasse4,63 morts/TWh
Gaz2,82 morts/TWh
Hydroélectricité1,30 morts/TWh
Éolienle moins de morts0,04 morts/TWh
Nucléairele moins de morts0,03 morts/TWh
Solairele moins de morts0,02 morts/TWh

Source : Our World in Data, What are the safest and cleanest sources of energy? (d'après Markandya & Wilkinson 2007 et Sovacool et al. 2016).

Le constat est sans appel : avec environ 0,03 mort par TWh, le nucléaire est, avec l'éolien et le solaire, l'énergie qui fait le moins de mal à l'homme. Il tue environ 800 fois moins que le charbon, principalement parce qu'il n'émet pas la pollution de l'air qui, elle, tue massivement et en silence.

🌡️ Émissions de CO₂ par kWh (cycle de vie complet)

Empreinte carbone sur tout le cycle de vie (construction, combustible, fonctionnement, démantèlement), par kWh produit.

Lignite1 050 gCO₂/kWh
Charbon820 gCO₂/kWh
Gaz490 gCO₂/kWh
Biomasse230 gCO₂/kWh
Solaire41 gCO₂/kWh
Hydroélectricité24 gCO₂/kWh
Éolien11 gCO₂/kWh
Nucléairele plus bas carbone4 gCO₂/kWh

Sources : IPCC AR5 (médianes cycle de vie) pour les fossiles et renouvelables ; EDF pour le nucléaire (≈ 4 gCO₂/kWh pour le parc français) ; lignite : ≈ 1 050 gCO₂/kWh (haut de la fourchette charbon de l'IPCC AR5, cohérent avec les valeurs de l'Umweltbundesamt allemand).

En tant qu'énergie extrêmement bas carbone (≈ 4 gCO₂/kWh, soit environ 200 fois moins que le charbon), le nucléaire contribue très peu au réchauffement climatique. Sur les deux critères qui comptent le plus à mes yeux, le mal fait à l'homme et l'impact climatique, il est donc parmi les tout meilleurs choix disponibles.

🌙 Un troisième atout : produire 24h/24, surtout en hiver

Une centrale nucléaire produit jour et nuit, qu'il y ait du vent ou non. Ce n'est pas un détail : en France, la consommation d'électricité est très saisonnière, à cause du chauffage électrique, très présent dans le parc de logements. On passe d'environ 40 GW appelés en été à 80 GW lors des pointes hivernales, soit le double.

Graphique éCO2mix de RTE : la production d'électricité française par filière en janvier, dominée par le nucléaire autour de 50 GW en continu
Production française par filière en janvier : la bande orange, le nucléaire, tient une base d'environ 50 GW en continu, nuit comprise. Source : RTE, éCO₂mix

C'est exactement au moment où l'on a le plus besoin d'électricité que le solaire produit le moins (nuits longues, faible ensoleillement) et que l'éolien reste imprévisible. Disposer d'une base pilotable et bas carbone permet donc de passer l'hiver sans rallumer de centrales à gaz ou à charbon, quelle que soit la météo.

Le contre-exemple allemand

Les pays qui ont peu ou pas de nucléaire comblent ce besoin avec du fossile. L'Allemagne en est l'illustration : dans les années 2000, elle exploitait 19 réacteurs pour environ 20 GW de puissance installée, qui produisaient près de 170 TWh par an, soit à peu près 30 % de son électricité. Avec la décision de sortie du nucléaire, actée après Fukushima et achevée en avril 2023, cette production bas carbone a entièrement disparu du mix.

Graphique Energy-Charts de la production d'électricité en Allemagne en janvier : une large base de lignite, charbon et gaz sous les renouvelables
Production allemande sur une semaine de janvier : sous l'éolien et le solaire (en vert et jaune), une base permanente de lignite (marron clair), de charbon (gris foncé) et de gaz (orange) tourne en continu. Source : Energy-Charts (Fraunhofer ISE)

Pour lire ce graphique, regarde les couleurs de la base, celle qui ne descend jamais à zéro :

  • en orange, le gaz naturel fossile : environ 490 gCO₂/kWh ;
  • en gris foncé, les centrales à charbon (houille) : environ 820 gCO₂/kWh ;
  • en marron clair, la lignite, un charbon encore plus polluant, extrait à ciel ouvert et brûlé sur place : environ 1 050 gCO₂/kWh.

À comparer aux 4 gCO₂/kWh du nucléaire et aux quelques dizaines de grammes de l'éolien et du solaire (voir le graphique des intensités carbone plus haut) : la lignite émet environ 260 fois plus de CO₂ par kWh que le nucléaire.

Résultat : quand le vent tombe, ce sont le charbon, la lignite et le gaz qui prennent le relais. C'est pourquoi l'électricité allemande émet typiquement plusieurs centaines de gCO₂/kWh, quand l'électricité française reste autour de quelques dizaines. Fermer des réacteurs avant d'avoir fermé les centrales à charbon revient, de mon point de vue, à s'attaquer au mauvais problème.

💨 « Mais ces grosses fumées, c'est pas de la pollution ? »

Panaches blancs de vapeur d'eau au-dessus des tours aéroréfrigérantes d'une centrale nucléaire
Ces panaches blancs ne sont pas de la fumée, mais de la vapeur d'eau.

C'est l'image que tout le monde associe au nucléaire : ces grandes tours qui crachent d'épais panaches blancs. Mais ce n'est pas de la fumée : c'est de la vapeur d'eau. Les tours aéroréfrigérantes servent juste à refroidir le circuit d'eau de la centrale, et ce qui s'en échappe, c'est de l'eau qui s'évapore, comme au-dessus d'une casserole.

La vapeur d'eau est bien un gaz à effet de serre. Mais, contrairement au CO₂ ou au méthane (CH₄), elle ne s'accumule pas dans l'atmosphère : grâce au cycle de l'eau, dès qu'il y a un surplus d'humidité dans l'air, il retombe sous forme de pluie en quelques jours. La quantité de vapeur d'eau dans l'atmosphère reste donc globalement constante, ce panache ne s'ajoute pas au stock. Le CO₂, lui, reste dans l'atmosphère pendant des siècles: c'est toute la différence.

☢️ Les déchets nucléaires

C'est l'argument numéro un contre le nucléaire, et il mérite une réponse chiffrée plutôt qu'un slogan. Alors regardons : de quoi parle-t-on exactement, quels volumes, et comment ça se compare au reste de nos déchets ?

🏷️ « Les déchets nucléaires », ça n'existe pas : il y en a cinq catégories

Mettre dans le même sac une paire de gants de laboratoire et un colis de verre chaud n'a aucun sens. L'Andra, l'agence publique qui gère ces déchets, les classe selon deux critères : leur niveau de radioactivité et leur durée de vie. Voici les cinq familles, avec leurs volumes réels.

HA Haute activité

3 650

0,2 % du volume total96,0 % de la radioactivité

Les produits de fission et les actinides mineurs, vitrifiés dans les colis CSD-V. C'est le résidu ultime du combustible usé : la part qu'on ne sait pas recycler.

Entreposés à La Hague et à Marcoule, en attente du projet de stockage profond Cigéo.

MA-VL Moyenne activité à vie longue

45 000

2,6 % du volume total3,5 % de la radioactivité

Les structures métalliques du combustible : les gaines (les « coques ») et les embouts, compactés dans les colis CSD-C, plus divers déchets de procédé.

Entreposés sur les sites producteurs, également destinés à Cigéo.

FA-VL Faible activité à vie longue

110 000

6,3 % du volume totalmoins de 1 % de la radioactivité

Essentiellement des déchets de graphite des premiers réacteurs et des résidus de traitement de minerais d'uranium et de terres rares.

Pas encore de filière définitive : un projet de stockage à faible profondeur est à l'étude.

FMA-VC Faible et moyenne activité à vie courte

1 000 000

56,9 % du volume totalmoins de 1 % de la radioactivité

Le quotidien de l'exploitation : filtres, résines, vêtements de protection, outillage. Leur radioactivité aura décru de l'essentiel en 300 ans.

Stockés en surface dans l'Aube (CSA), filière opérationnelle depuis 1992.

TFA Très faible activité

600 000

34,1 % du volume totalmoins de 1 % de la radioactivité

Surtout des gravats, des ferrailles et des terres issus du démantèlement des installations. Une radioactivité à peine supérieure à celle du sol naturel.

Stockés en surface dans l'Aube (Cires). C'est la catégorie qui va le plus gonfler avec les démantèlements à venir.

Volumes conditionnés cumulés depuis les débuts du nucléaire français, arrondis, d'après l'Inventaire national de l'Andra. Total : environ 1 760 000m³. Les schémas et les données détaillées, catégorie par catégorie, sont consultables sur le site de l'Andra, qui met tout en open data.

Le chiffre qui résume tout

Les déchets HA représentent 0,2 % du volume mais 96 % de la radioactivité. Avec les MA-VL, on arrive à moins de 3 % du volume pour plus de 99 % de la radioactivité. Autrement dit : le problème est minuscule en volume et gigantesque en intensité. C'est précisément ce qui rend le stockage profond envisageable : on n'a pas à enfouir des montagnes, on a à confiner très peu de matière, très bien.

🫙 Le CSD-V : ce qu'il y a vraiment dedans

Quand on retraite un combustible usé à La Hague, on découvre que ce n'est pas du « déchet » : c'est encore environ 95 % d'uranium et 1 % de plutonium, tous deux récupérables et réutilisables comme combustible. Ne reste, à la fin, que 4 à 5 % de matière réellement inutilisable : les produits de fission et les actinides mineurs. Ce sont eux qui portent l'essentiel de la radioactivité, et eux qu'on coule dans du verre.

CSD-V, colis standard de déchets vitrifiés

Un conteneur en acier inoxydable d'environ 180 litres, rempli d'un verre dans lequel les produits de fission sont incorporés à la structure même du matériau, pas simplement mélangés. Ce verre est conçu pour résister des centaines de milliers d'années. C'est la catégorie HA.

CSD-C, colis standard de déchets compactés

Même format, environ 183 litres, mais rempli cette fois des coques (les gaines métalliques du combustible) et des embouts, découpés puis écrasés en galettes empilées. Beaucoup moins radioactifs : ceux-là sont classés MA-VL.

Stanislas Goubault, bras écartés, debout sur la dalle percée des puits d'entreposage des colis CSD-V, dans le hall de l'usine Orano de La Hague
Chaque disque gris sous mes pieds est le couvercle d'un puits d'entreposage rempli de colis CSD-V. On se tient debout, au-dessus des déchets les plus radioactifs de France, sans protection particulière : la dalle de béton et d'acier qui les sépare de nous suffit largement.

🧮 Un colis, ça représente combien de personnes ?

Faisons le calcul, il est très simple. La Hague produit environ 815 CSD-V par an, soit 147. En face, le parc nucléaire français produit de l'ordre de 360 TWh d'électricité par an pour 68,6 millions d'habitants.

≈ 84 000

Français dont l'électricité nucléaire d'une année tient dans un seul colis

≈ 442 GWh

d'électricité produite pour un colis, soit une ville moyenne pendant un an

≈ 2,1 cm³

de déchets haute activité par Français et par an, soit le volume de deux pièces de 2 euros

Deux pièces de 2 euros. C'est le volume de déchets les plus radioactifs que génère, chaque année, l'électricité nucléaire d'un Français. Et sur toute l'histoire du nucléaire français, depuis les années 1960, le stock total de déchets HA représente 3 650.

🏊 Tout ça tiendrait dans une piscine olympique

Un bassin olympique homologué mesure 50 m de long, 25 m de large et 3 m de profondeur, soit 3 750. Les 3 650 m³ de déchets haute activité produits en soixante ans de nucléaire français en rempliraient 97 %, même pas le bassin en entier.

Déchets HA, 3 650Piscine olympique, 3 750
97 %

Le stock des déchets les plus dangereux de toute l'histoire du nucléaire français n'atteindrait pas le bord du bassin.

⚖️ La mise en perspective qu'on ne fait jamais

Ces volumes ne veulent rien dire tant qu'on ne les compare à rien. Alors comparons-les à nos autres déchets, ceux dont personne ne parle : sur une année, et par Français, on produit environ 29 litres de mâchefers d'incinérateur qui partent en sous-couche routière, et environ 275 litres de déchets enfouis en décharge. Soit, respectivement, 14 000 et 130 000 fois le volume de déchets nucléaires HA.

Et surtout, il y a une différence de nature : les déchets nucléaires sont comptés, tracés, conditionnés, et leur radioactivité décroît avec le temps. Les métaux lourds d'une décharge, les dioxines d'un incinérateur ou les PFAS d'un sol agricole, eux, ne décroissent pas : ils sont éternels, dispersés, et personne n'en tient l'inventaire. Le détail de ces volumes est dans la section « Le cycle ouvert des déchets ».

🧱 « Mais on ne peut pas s'en approcher ! »

Si, justement. Le rayonnement gamma est arrêté par la matière dense, et le béton fait très bien l'affaire : son épaisseur de demi-atténuation est d'environ 6 centimètres. Chaque tranche de 6 cm divise donc le rayonnement par deux. Sur 2 mètres, cela fait une trentaine de divisions successives par deux, soit une atténuation d'un facteur supérieur au milliard. C'est la raison pour laquelle on peut se tenir debout, en tenue de travail ordinaire, sur la dalle qui recouvre les puits d'entreposage des CSD-V, sans recevoir plus que la radioactivité naturelle ambiante.

🎥 J'ai filmé tout cela sur place, du déchargement du combustible usé jusqu'aux puits d'entreposage des colis : Visite complète d'Orano La Hague, que deviennent les combustibles d'uranium usés ? On y voit à quoi ressemblent réellement un CSD-V et un CSD-C.

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