⚛️ Pour ou contre le nucléaire ?
Mon avis d'ingénieur en énergie, chiffres à l'appui

Mon opinion est claire : je suis favorable au nucléaire dans le mix électrique. Pour comprendre pourquoi, il faut se demander ce qui fait un bon choix de production d'électricité. Pour moi, les meilleurs mix sont ceux qui minimisent :
- • le nombre de morts et de blessés ;
- • les nuisances environnementales sur l'homme, la biodiversité et la nature ;
- • et la contribution au réchauffement climatique, l'un des plus gros problèmes environnementaux du 21ᵉ siècle.
☠️ Morts par TWh d'électricité produite
Accidents et pollution de l'air combinés, par source d'énergie. Plus la barre est courte, moins la source fait de mal à l'homme.
Source : Our World in Data, What are the safest and cleanest sources of energy? (d'après Markandya & Wilkinson 2007 et Sovacool et al. 2016).
Le constat est sans appel : avec environ 0,03 mort par TWh, le nucléaire est, avec l'éolien et le solaire, l'énergie qui fait le moins de mal à l'homme. Il tue environ 800 fois moins que le charbon, principalement parce qu'il n'émet pas la pollution de l'air qui, elle, tue massivement et en silence.
🌡️ Émissions de CO₂ par kWh (cycle de vie complet)
Empreinte carbone sur tout le cycle de vie (construction, combustible, fonctionnement, démantèlement), par kWh produit.
Sources : IPCC AR5 (médianes cycle de vie) pour les fossiles et renouvelables ; EDF pour le nucléaire (≈ 4 gCO₂/kWh pour le parc français) ; lignite : ≈ 1 050 gCO₂/kWh (haut de la fourchette charbon de l'IPCC AR5, cohérent avec les valeurs de l'Umweltbundesamt allemand).
En tant qu'énergie extrêmement bas carbone (≈ 4 gCO₂/kWh, soit environ 200 fois moins que le charbon), le nucléaire contribue très peu au réchauffement climatique. Sur les deux critères qui comptent le plus à mes yeux, le mal fait à l'homme et l'impact climatique, il est donc parmi les tout meilleurs choix disponibles.
🌙 Un troisième atout : produire 24h/24, surtout en hiver
Une centrale nucléaire produit jour et nuit, qu'il y ait du vent ou non. Ce n'est pas un détail : en France, la consommation d'électricité est très saisonnière, à cause du chauffage électrique, très présent dans le parc de logements. On passe d'environ 40 GW appelés en été à 80 GW lors des pointes hivernales, soit le double.

C'est exactement au moment où l'on a le plus besoin d'électricité que le solaire produit le moins (nuits longues, faible ensoleillement) et que l'éolien reste imprévisible. Disposer d'une base pilotable et bas carbone permet donc de passer l'hiver sans rallumer de centrales à gaz ou à charbon, quelle que soit la météo.
Le contre-exemple allemand
Les pays qui ont peu ou pas de nucléaire comblent ce besoin avec du fossile. L'Allemagne en est l'illustration : dans les années 2000, elle exploitait 19 réacteurs pour environ 20 GW de puissance installée, qui produisaient près de 170 TWh par an, soit à peu près 30 % de son électricité. Avec la décision de sortie du nucléaire, actée après Fukushima et achevée en avril 2023, cette production bas carbone a entièrement disparu du mix.

Pour lire ce graphique, regarde les couleurs de la base, celle qui ne descend jamais à zéro :
- en orange, le gaz naturel fossile : environ 490 gCO₂/kWh ;
- en gris foncé, les centrales à charbon (houille) : environ 820 gCO₂/kWh ;
- en marron clair, la lignite, un charbon encore plus polluant, extrait à ciel ouvert et brûlé sur place : environ 1 050 gCO₂/kWh.
À comparer aux 4 gCO₂/kWh du nucléaire et aux quelques dizaines de grammes de l'éolien et du solaire (voir le graphique des intensités carbone plus haut) : la lignite émet environ 260 fois plus de CO₂ par kWh que le nucléaire.
Résultat : quand le vent tombe, ce sont le charbon, la lignite et le gaz qui prennent le relais. C'est pourquoi l'électricité allemande émet typiquement plusieurs centaines de gCO₂/kWh, quand l'électricité française reste autour de quelques dizaines. Fermer des réacteurs avant d'avoir fermé les centrales à charbon revient, de mon point de vue, à s'attaquer au mauvais problème.
💨 « Mais ces grosses fumées, c'est pas de la pollution ? »

C'est l'image que tout le monde associe au nucléaire : ces grandes tours qui crachent d'épais panaches blancs. Mais ce n'est pas de la fumée : c'est de la vapeur d'eau. Les tours aéroréfrigérantes servent juste à refroidir le circuit d'eau de la centrale, et ce qui s'en échappe, c'est de l'eau qui s'évapore, comme au-dessus d'une casserole.
La vapeur d'eau est bien un gaz à effet de serre. Mais, contrairement au CO₂ ou au méthane (CH₄), elle ne s'accumule pas dans l'atmosphère : grâce au cycle de l'eau, dès qu'il y a un surplus d'humidité dans l'air, il retombe sous forme de pluie en quelques jours. La quantité de vapeur d'eau dans l'atmosphère reste donc globalement constante, ce panache ne s'ajoute pas au stock. Le CO₂, lui, reste dans l'atmosphère pendant des siècles: c'est toute la différence.
☢️ Les déchets nucléaires
C'est l'argument numéro un contre le nucléaire, et il mérite une réponse chiffrée plutôt qu'un slogan. Alors regardons : de quoi parle-t-on exactement, quels volumes, et comment ça se compare au reste de nos déchets ?
🏷️ « Les déchets nucléaires », ça n'existe pas : il y en a cinq catégories
Mettre dans le même sac une paire de gants de laboratoire et un colis de verre chaud n'a aucun sens. L'Andra, l'agence publique qui gère ces déchets, les classe selon deux critères : leur niveau de radioactivité et leur durée de vie. Voici les cinq familles, avec leurs volumes réels.
HA Haute activité
3 650 m³
Les produits de fission et les actinides mineurs, vitrifiés dans les colis CSD-V. C'est le résidu ultime du combustible usé : la part qu'on ne sait pas recycler.
Entreposés à La Hague et à Marcoule, en attente du projet de stockage profond Cigéo.
MA-VL Moyenne activité à vie longue
45 000 m³
Les structures métalliques du combustible : les gaines (les « coques ») et les embouts, compactés dans les colis CSD-C, plus divers déchets de procédé.
Entreposés sur les sites producteurs, également destinés à Cigéo.
FA-VL Faible activité à vie longue
110 000 m³
Essentiellement des déchets de graphite des premiers réacteurs et des résidus de traitement de minerais d'uranium et de terres rares.
Pas encore de filière définitive : un projet de stockage à faible profondeur est à l'étude.
FMA-VC Faible et moyenne activité à vie courte
1 000 000 m³
Le quotidien de l'exploitation : filtres, résines, vêtements de protection, outillage. Leur radioactivité aura décru de l'essentiel en 300 ans.
Stockés en surface dans l'Aube (CSA), filière opérationnelle depuis 1992.
TFA Très faible activité
600 000 m³
Surtout des gravats, des ferrailles et des terres issus du démantèlement des installations. Une radioactivité à peine supérieure à celle du sol naturel.
Stockés en surface dans l'Aube (Cires). C'est la catégorie qui va le plus gonfler avec les démantèlements à venir.
Volumes conditionnés cumulés depuis les débuts du nucléaire français, arrondis, d'après l'Inventaire national de l'Andra. Total : environ 1 760 000m³. Les schémas et les données détaillées, catégorie par catégorie, sont consultables sur le site de l'Andra, qui met tout en open data.
Le chiffre qui résume tout
Les déchets HA représentent 0,2 % du volume mais 96 % de la radioactivité. Avec les MA-VL, on arrive à moins de 3 % du volume pour plus de 99 % de la radioactivité. Autrement dit : le problème est minuscule en volume et gigantesque en intensité. C'est précisément ce qui rend le stockage profond envisageable : on n'a pas à enfouir des montagnes, on a à confiner très peu de matière, très bien.
🫙 Le CSD-V : ce qu'il y a vraiment dedans
Quand on retraite un combustible usé à La Hague, on découvre que ce n'est pas du « déchet » : c'est encore environ 95 % d'uranium et 1 % de plutonium, tous deux récupérables et réutilisables comme combustible. Ne reste, à la fin, que 4 à 5 % de matière réellement inutilisable : les produits de fission et les actinides mineurs. Ce sont eux qui portent l'essentiel de la radioactivité, et eux qu'on coule dans du verre.
CSD-V, colis standard de déchets vitrifiés
Un conteneur en acier inoxydable d'environ 180 litres, rempli d'un verre dans lequel les produits de fission sont incorporés à la structure même du matériau, pas simplement mélangés. Ce verre est conçu pour résister des centaines de milliers d'années. C'est la catégorie HA.
CSD-C, colis standard de déchets compactés
Même format, environ 183 litres, mais rempli cette fois des coques (les gaines métalliques du combustible) et des embouts, découpés puis écrasés en galettes empilées. Beaucoup moins radioactifs : ceux-là sont classés MA-VL.

🧮 Un colis, ça représente combien de personnes ?
Faisons le calcul, il est très simple. La Hague produit environ 815 CSD-V par an, soit 147 m³. En face, le parc nucléaire français produit de l'ordre de 360 TWh d'électricité par an pour 68,6 millions d'habitants.
≈ 84 000
Français dont l'électricité nucléaire d'une année tient dans un seul colis
≈ 442 GWh
d'électricité produite pour un colis, soit une ville moyenne pendant un an
≈ 2,1 cm³
de déchets haute activité par Français et par an, soit le volume de deux pièces de 2 euros
Deux pièces de 2 euros. C'est le volume de déchets les plus radioactifs que génère, chaque année, l'électricité nucléaire d'un Français. Et sur toute l'histoire du nucléaire français, depuis les années 1960, le stock total de déchets HA représente 3 650 m³.
🏊 Tout ça tiendrait dans une piscine olympique
Un bassin olympique homologué mesure 50 m de long, 25 m de large et 3 m de profondeur, soit 3 750 m³. Les 3 650 m³ de déchets haute activité produits en soixante ans de nucléaire français en rempliraient 97 %, même pas le bassin en entier.
Le stock des déchets les plus dangereux de toute l'histoire du nucléaire français n'atteindrait pas le bord du bassin.
⚖️ La mise en perspective qu'on ne fait jamais
Ces volumes ne veulent rien dire tant qu'on ne les compare à rien. Alors comparons-les à nos autres déchets, ceux dont personne ne parle : sur une année, et par Français, on produit environ 29 litres de mâchefers d'incinérateur qui partent en sous-couche routière, et environ 275 litres de déchets enfouis en décharge. Soit, respectivement, 14 000 et 130 000 fois le volume de déchets nucléaires HA.
Et surtout, il y a une différence de nature : les déchets nucléaires sont comptés, tracés, conditionnés, et leur radioactivité décroît avec le temps. Les métaux lourds d'une décharge, les dioxines d'un incinérateur ou les PFAS d'un sol agricole, eux, ne décroissent pas : ils sont éternels, dispersés, et personne n'en tient l'inventaire. Le détail de ces volumes est dans la section « Le cycle ouvert des déchets ».
🧱 « Mais on ne peut pas s'en approcher ! »
Si, justement. Le rayonnement gamma est arrêté par la matière dense, et le béton fait très bien l'affaire : son épaisseur de demi-atténuation est d'environ 6 centimètres. Chaque tranche de 6 cm divise donc le rayonnement par deux. Sur 2 mètres, cela fait une trentaine de divisions successives par deux, soit une atténuation d'un facteur supérieur au milliard. C'est la raison pour laquelle on peut se tenir debout, en tenue de travail ordinaire, sur la dalle qui recouvre les puits d'entreposage des CSD-V, sans recevoir plus que la radioactivité naturelle ambiante.
🎥 J'ai filmé tout cela sur place, du déchargement du combustible usé jusqu'aux puits d'entreposage des colis : Visite complète d'Orano La Hague, que deviennent les combustibles d'uranium usés ? On y voit à quoi ressemblent réellement un CSD-V et un CSD-C.
Voir les sources
- Andra, Inventaire national des matières et déchets radioactifs : volumes par catégorie, schémas et données en open data
- Andra, fiche famille « Colis de déchets vitrifiés CSD-V » (environ 815 colis et 147 m³ produits par an)
- Andra, fiche famille « Colis de déchets compactés CSD-C » (183 litres, coques et embouts)
- Ratios par Français calculés avec 68,6 millions d'habitants et 360 TWh de production nucléaire annuelle. Volume d'une piscine olympique retenu à 3 750 m³ (50 × 25 × 3 m, la profondeur minimale exigée en compétition internationale).