🔋 Les technologies de batterie de voiture électrique
Une batterie de voiture électrique, c'est entre 300 et 600 kg de matière, et à peu près tout le débat sur la voiture électrique tient dans ce que contiennent ces kilos. Cette page va au fond du sujet : ce qui se passe chimiquement quand une batterie se charge et se décharge, ce qu'il y a exactement dedans kilo par kilo, combien de roche il a fallu remuer pour chacun de ces kilos, qui raffine quoi dans le monde, et ce que le recyclage sait vraiment récupérer.
Pour la comparaison des chimies du point de vue de l'acheteur (parts de marché, autonomie, durée de vie, cobalt, prix), tout est déjà sur la page dédiée : la voiture électrique, LFP contre NMC et les parts de marché. Ici, on descend d'un cran, dans la chimie et dans la mine.
Que se passe-t-il chimiquement dans une batterie quand elle se charge et se décharge ?
Une batterie lithium-ion ne « contient » pas de l'électricité comme un réservoir contient de l'essence. Elle contient du lithium rangé dans un matériau, et elle produit du courant en le déménageant dans un autre. Les Anglo-Saxons appellent ça le rocking chair, la chaise à bascule : le lithium fait la navette entre les deux électrodes, indéfiniment.
Il y a quatre pièces, et une seule idée.
- 🔲 L'anode, l'électrode négative, en graphite. Le graphite est fait de feuillets de carbone empilés, et les atomes de lithium viennent se glisser entre ces feuillets, comme des feuilles dans un classeur. On appelle ça l'intercalation.
- 🟧 La cathode, l'électrode positive, en oxyde métallique (NMC) ou en phosphate de fer (LFP). Elle a la même propriété d'accueillir du lithium entre ses atomes, mais elle le retient plus fort que le graphite. Toute l'énergie de la batterie vient de cette différence.
- 💧 L'électrolyte, un liquide conducteur d'ions mais isolant pour les électrons : un sel de lithium, le LiPF₆, dissous dans des solvants organiques (carbonates d'éthylène et de diméthyle). C'est l'autoroute des ions, et c'est aussi ce qui rend la batterie inflammable.
- 🧻 Le séparateur, un film de polymère microporeux de 10 à 20 micromètres, qui laisse passer les ions mais empêche les deux électrodes de se toucher. S'il est percé, c'est le court-circuit, puis l'emballement thermique.
À la décharge (quand on roule), le lithium quitte le graphite, où il est mal retenu, pour rejoindre la cathode, où il est bien retenu. Mais il ne peut pas partir entier : il se sépare en un ion Li⁺, qui traverse l'électrolyte, et un électron e⁻, qui ne peut pas traverser l'électrolyte et doit donc faire le tour par le fil, c'est-à-dire par le moteur. Ce détour forcé de l'électron, c'est exactement le courant électrique qu'on utilise. À la charge, on force le mouvement inverse avec le chargeur.
Les demi-équations, pour une batterie LFP
Anode (décharge) : LiC₆ → C₆ + Li⁺ + e⁻
Cathode (décharge) : FePO₄ + Li⁺ + e⁻ → LiFePO₄
Bilan : LiC₆ + FePO₄ ⇄ C₆ + LiFePO₄, à 3,2 V
Côté cathode, c'est le fer qui encaisse : il passe de Fe³⁺ à Fe²⁺ en récupérant l'électron. Chez le NMC, c'est le nickel (et un peu le cobalt) qui joue ce rôle, avec un couple d'oxydoréduction plus « tendu », d'où une tension plus élevée, 3,7 V au lieu de 3,2 V, et donc plus d'énergie par kilo. Le manganèse, lui, ne participe presque pas à la réaction : il est là pour tenir la structure cristalline en place.
Pourquoi le lithium, et pas un autre ? Pour deux raisons qui n'ont pas d'équivalent. C'est le métal le plus léger du tableau périodique (0,53 g/cm³, il flotte sur l'eau), et c'est le plus électropositif de tous les éléments (potentiel standard de -3,04 V). Autrement dit : beaucoup de tension, pour très peu de masse. Aucun autre élément ne combine les deux, et c'est pour ça qu'on n'a rien trouvé de mieux depuis 1991.
Et pourquoi ça s'use ? Parce que la navette n'est jamais parfaite. À chaque cycle, une petite fraction du lithium est piégée définitivement dans une couche qui se forme à la surface de l'anode, la SEI (interface solide-électrolyte) : cette couche est indispensable au fonctionnement, mais elle épaissit avec le temps et consomme du lithium au passage. S'y ajoutent la fissuration des grains de cathode qui gonflent et dégonflent à chaque cycle, et, en charge rapide ou par grand froid, le dépôt de lithium métallique sur l'anode, qui est à la fois une perte sèche et un risque de court-circuit. C'est pour cela qu'une batterie vieillit même au garage (vieillissement calendaire) et qu'elle déteste la chaleur, les 100 % permanents et les charges rapides répétées.
🧪 Les chimies en présence, et celles qui arrivent
Le graphite de l'anode est à peu près le même pour tout le monde. Ce qui distingue les technologies, c'est presque toujours la cathode.
| Chimie | Formule | Énergie (cellule) | Tension | Ce qu'il faut en retenir |
|---|---|---|---|---|
| LFP | LiFePO₄ | 150 à 190 Wh/kg | 3,2 V | Ni cobalt ni nickel, très longue durée de vie, sûre, bon marché. Plus lourde et moins bonne par grand froid. Plus de 55 % du marché mondial. |
| NMC | LiNiₓMnᵧCo₂O₂ | 220 à 280 Wh/kg | 3,7 V | La plus dense en énergie, donc la plus autonome à masse égale. Contient du cobalt et beaucoup de nickel. La part de cobalt a été divisée par trois en dix ans (NMC 111 puis 622 puis 811). |
| NCA | LiNiCoAlO₂ | 240 à 300 Wh/kg | 3,7 V | Cousine du NMC, l'aluminium remplace le manganèse. Historiquement la chimie de Tesla et Panasonic, en recul. |
| LMFP | LiMnₓFe₁₋ₓPO₄ | 180 à 230 Wh/kg | 3,7 V | Du LFP dopé au manganèse : environ 15 à 20 % d'énergie en plus, toujours sans cobalt ni nickel. En production depuis 2024-2025. |
| Sodium-ion | NaₓMO₂ | 75 à 160 Wh/kg | 3,1 V | Pas de lithium du tout : le sodium est mille fois plus abondant. Moins dense, mais excellente tenue au froid et coût très bas. Premières voitures et premiers stockages fixes en Chine. |
| Anode silicium | Si / graphite | 300 à 400 Wh/kg | 3,7 V | On remplace une partie du graphite par du silicium, qui stocke dix fois plus de lithium. Problème : il gonfle de 300 % à la charge. Déjà utilisé à quelques pour cent dans les cellules haut de gamme. |
| Tout solide | électrolyte solide | 400 Wh/kg visés | 3,7 V et + | On remplace le liquide inflammable par un solide (céramique ou polymère), ce qui autorise une anode en lithium métal. Le graal : plus de densité, plus de sécurité, charge plus rapide. Annoncé pour la fin de la décennie, pas encore industriel. |
Les parts de marché détaillées, y compris l'écart entre la Chine (plus de 80 % de LFP) et l'Europe (un peu plus de 10 % seulement), sont sur la page voiture électrique.
⚖️ Ce qu'il y a vraiment dans 500 kg de batterie
Prenons deux packs de 500 kg, la masse typique d'une batterie de berline familiale. À masse égale, ils ne stockent pas la même chose, et surtout ils ne contiennent pas du tout les mêmes métaux.
NMC 811 : 500 kg ≈ 80 kWh
160 Wh par kilo au niveau du pack, soit 6,3 kg par kWh. C'est la chimie de l'autonomie.
LFP : 500 kg ≈ 68 kWh
136 Wh par kilo au niveau du pack, soit 7,4 kg par kWh. Environ 15 % de capacité en moins pour le même poids.
Pack NMC 811 de 500 kg, matériau par matériau
| Matériau | Masse | Part du pack | Où il se trouve |
|---|---|---|---|
| Lithium (métal) | 8 kg | 1,6 % | soit environ 43 kg d'équivalent carbonate de lithium |
| Nickel | 52 kg | 10,4 % | 80 % du métal de la cathode |
| Cobalt | 6,6 kg | 1,3 % | 10 % du métal de la cathode |
| Manganèse | 6 kg | 1,2 % | 10 % du métal de la cathode |
| Oxygène (lié dans la cathode) | 35 kg | 7,0 % | l'oxyde, c'est la moitié de la matière active |
| Graphite (anode) | 72 kg | 14,4 % | naturel purifié ou synthétique |
| Cuivre | 44 kg | 8,8 % | feuillards de l'anode, barres omnibus, câblage |
| Aluminium | 60 kg | 12,0 % | feuillards de la cathode, boîtiers, structure |
| Électrolyte | 40 kg | 8,0 % | LiPF₆ dissous dans des carbonates organiques |
| Acier, plastiques, séparateur, liants, électronique | 176 kg | 35,2 % | carter, refroidissement, BMS, connectique |
| Total | 500 kg | 100 % | soit 80 kWh, à 160 Wh/kg |
Pack LFP de 500 kg, matériau par matériau
| Matériau | Masse | Part du pack | Où il se trouve |
|---|---|---|---|
| Lithium (métal) | 6 kg | 1,2 % | soit environ 32 kg d'équivalent carbonate de lithium |
| Fer | 48 kg | 9,6 % | le métal le plus abondant et le moins cher qui soit |
| Phosphore | 27 kg | 5,4 % | issu de la roche phosphatée, comme les engrais |
| Oxygène (lié dans la cathode) | 56 kg | 11,2 % | le phosphate est très riche en oxygène |
| Graphite (anode) | 65 kg | 13,0 % | naturel purifié ou synthétique |
| Cuivre | 47 kg | 9,4 % | un peu plus que le NMC, car plus d'ampères-heures par kWh |
| Aluminium | 55 kg | 11,0 % | feuillards, boîtiers, structure |
| Électrolyte | 37 kg | 7,4 % | LiPF₆ dissous dans des carbonates organiques |
| Acier, plastiques, séparateur, liants, électronique | 159 kg | 31,8 % | carter, refroidissement, BMS, connectique |
| Nickel, cobalt, manganèse | 0 kg | 0,0 % | aucun, c'est tout l'intérêt du LFP |
| Total | 500 kg | 100 % | soit 68 kWh, à 136 Wh/kg |
Ce que ces deux tableaux racontent
- Les métaux critiques ne représentent qu'une minorité de la masse. Dans le pack NMC, lithium, nickel, cobalt et manganèse pèsent 73 kg sur 500, soit 15 %. Le reste, c'est du carbone, de l'oxygène, du cuivre, de l'aluminium, de l'acier et du plastique.
- Le passage au LFP supprime d'un coup 65 kg de nickel, de cobalt et de manganèse, et les remplace par 48 kg de fer et 27 kg de phosphore, deux matières banales et abondantes. En contrepartie, il faut accepter 12 kWh de moins.
- Dans les deux cas, le graphite est le premier poste après la cathode, et le cuivre est le seul métal dont on ne sait pas se passer, quelle que soit la chimie.
⛏️ Combien de roche, et quel raffinage, derrière chaque kilo
Un kilo de métal dans une batterie, ce n'est pas un kilo extrait du sol. C'est une teneur, souvent inférieure à 1 %, qu'il faut concentrer puis raffiner. Voici l'amont, matériau par matériau, pour le pack NMC de 80 kWh.
🪨 Lithium, 8 kg
Soit du minerai dur (spodumène, Australie), à 1 à 1,5 % d'oxyde de lithium, qu'on concentre à 6 % puis qu'on grille à 1 100 °C avant attaque acide. Soit des saumures (Chili, Argentine, Bolivie) à 0,1 % de lithium, pompées puis évaporées au soleil pendant 12 à 18 mois. Il faut environ 250 tonnes de roche par tonne de lithium métal, soit près de 2 tonnes de minerai pour notre pack.
🏭 Raffinage en carbonate ou en hydroxyde de lithium : environ 60 % en Chine.
🪨 Nickel, 52 kg
Minerais sulfurés (Canada, Russie) ou latérites (Indonésie, Philippines), à 1 à 2 % de nickel. Les latérites, majoritaires aujourd'hui, demandent une lixiviation acide sous pression à 250 °C, très intense en énergie et productrice de boues rouges. Environ 3,5 tonnes de minerai pour notre pack.
🏭 Il faut du sulfate de nickel de qualité batterie : la Chine et l'Indonésie ont concentré 90 % des nouvelles capacités de raffinage.
🪨 Cobalt, 6,6 kg
Presque toujours un sous-produit du cuivre, à 0,3 % dans les minerais du Katanga. La République démocratique du Congo fournit environ 70 % du cobalt mondial, dont une part issue de mines artisanales, avec les problèmes de conditions de travail et de travail des enfants que l'on connaît. Environ 2 tonnes de minerai, déjà comptées en partie avec le cuivre.
🏭 Environ 75 à 80 % du cobalt mondial est raffiné en Chine, quel que soit le pays d'extraction.
🪨 Cuivre, 44 kg
Teneur moyenne mondiale tombée autour de 0,6 %, et elle baisse d'année en année à mesure qu'on épuise les gisements riches. Il faut donc plus de 7 tonnes de minerai pour les 44 kg du pack. Chili et Pérou en tête.
🏭 Fonderies et électro-affinage, avec la Chine autour de 40 à 45 % du raffinage mondial.
⚫ Graphite, 72 kg
Deux voies. Le graphite naturel, extrait de minerais à 5 à 15 % de carbone, puis broyé, arrondi et purifié à 99,95 % (le rendement de cette purification est faible, autour de 40 %). Ou le graphite synthétique, fabriqué à partir de coke de pétrole et graphité vers 3 000 °C, l'une des étapes les plus énergivores de toute la chaîne.
🏭 Plus de 90 % du raffinage et de la matière active d'anode se font en Chine. C'est le maillon le plus concentré de tous.
🧱 Fer et phosphore (chez le LFP)
Minerai de fer à 60 % de fer, roche phosphatée à environ 30 % d'oxyde de phosphore : ce sont des matières premières agricoles et sidérurgiques classiques, produites en centaines de millions de tonnes par an. Moins d'une tonne de minerai pour tout le pack.
🏭 Là aussi, la Chine assure l'essentiel de la conversion en phosphate de qualité batterie, et produit 98 % de la matière active LFP mondiale.
🌍 Qui sait faire quoi, aujourd'hui
La chaîne va de la mine à la voiture en sept étapes. Voici, étape par étape, où en est la France et où en est la Chine.
Légende : ✅ la France sait faire et le fait aujourd'hui · 🚧 la France est en train de le construire · ❌ la France ne le fait pas · 🐉 étape majoritairement chinoise
1. Extraction minière
Aucune mine de lithium, de nickel, de cobalt ou de graphite en activité en France. L'extraction se fait en Australie, au Chili, en Indonésie et en RDC ; la Chine y est très présente au capital des mines.
Projet Emili d'Imerys à Échassières, dans l'Allier : environ un million de tonnes d'équivalent carbonate de lithium en ressources, de quoi équiper 700 000 véhicules par an. Étude de faisabilité définitive attendue début 2027, l'État est entré au capital.
2. Raffinage des métaux
Transformer le concentré en carbonate ou hydroxyde de lithium, en sulfate de nickel, en sulfate de cobalt. C'est le vrai verrou de la chaîne, et de très loin le plus concentré.
Chine : premier raffineur pour 19 des 20 minerais stratégiques, avec une part moyenne de 70 %, et 70 à 95 % du lithium, du cobalt, du phosphate et du graphite de la chaîne batterie. France : projets de conversion du lithium à Dunkerque, encore à construire.
3. Matière active de cathode et d'anode
Fabriquer la poudre de NMC ou de LFP, et la matière active d'anode en graphite. C'est là que se joue la performance de la cellule.
Chine : 98 % de la matière active LFP mondiale, deux tiers des cathodes au nickel, plus de 90 % de la matière d'anode. France : usine de cathodes et de recyclage annoncée à Dunkerque, production d'électrolyte annoncée également.
4. Fabrication des cellules
Enduction des électrodes, assemblage, formation. C'est l'étape la plus capitalistique, et celle où l'Europe a le plus investi.
La « vallée de la batterie » des Hauts-de-France : ACC à Douvrin, Verkor à Dunkerque, Envision AESC à Douai, ProLogium à Dunkerque pour les batteries céramiques. Chine : environ 80 % des cellules mondiales.
5. Assemblage du pack et du véhicule
Modules, carter, refroidissement, BMS, puis intégration dans la voiture. Historiquement le point fort de l'industrie automobile française.
Renault, Stellantis et leurs équipementiers, sur le sol français.
6. Seconde vie
Reconditionner des modules encore bons pour du stockage fixe, plutôt que de les broyer tout de suite.
Filière naissante en France et en Europe, encore artisanale à l'échelle des volumes attendus.
7. Recyclage
Broyage, masse noire, puis hydrométallurgie pour récupérer les métaux et les remettre dans une cathode neuve.
Projets industriels à Dunkerque et dans le nord de la France. Objectif du Critical Raw Materials Act européen : 10 % de l'extraction, 40 % du raffinage et 15 % du recyclage sur le sol européen d'ici 2030.
Que se passe-t-il chimiquement quand on recycle une batterie ?
Recycler une batterie, ce n'est pas la fondre. C'est la défaire dans l'ordre inverse de sa fabrication, puis remettre les métaux en solution pour les reprécipiter un par un. En quatre temps.
- 1. Décharge et démontage. Un pack arrive sous 400 ou 800 volts : on le décharge complètement avant de le toucher. On retire le carter, le circuit de refroidissement, le câblage de cuivre et l'électronique, qui partent dans les filières classiques.
- 2. Broyage et masse noire. Les modules sont broyés sous atmosphère inerte ou noyés, pour éviter que l'électrolyte ne s'enflamme. Après tri des fractions grossières (acier, aluminium, cuivre, plastiques), il reste une poudre noire, la masse noire (black mass). C'est là que sont concentrés le graphite, le lithium, le nickel, le cobalt et le manganèse.
- 3. Hydrométallurgie. La masse noire est attaquée à l'acide sulfurique chaud avec de l'eau oxygénée, qui réduit les métaux et les fait passer en solution. On sépare ensuite les ions par extraction liquide-liquide et par précipitations sélectives, en jouant sur le pH et sur des solvants organiques spécifiques : on récupère d'un côté du sulfate de nickel, du sulfate de cobalt, du sulfate de manganèse, et de l'autre du carbonate de lithium. Ces sels sont directement réutilisables pour refaire de la cathode. C'est la voie qui s'impose aujourd'hui.
- 4. Les deux alternatives. La pyrométallurgie fond le tout vers 1 400 °C et sort un alliage nickel-cobalt-cuivre : c'est robuste et tolérant, mais le lithium, l'aluminium et le graphite partent dans les scories, donc sont perdus. Le recyclage direct, lui, cherche à récupérer la matière active de cathode sans la casser et à lui rendre simplement son lithium : c'est de loin le plus économe en énergie, mais c'est encore au stade pilote.
Pourquoi une batterie usagée est un bien meilleur minerai qu'une mine
C'est l'argument décisif, et il est arithmétique. Dans le pack NMC de tout à l'heure, le nickel représente 10 % de la masse, contre 1 à 2 % dans un minerai de mine. Le cobalt, 1,3 %, contre 0,3 % au Katanga. Le lithium, 1,6 %, contre 0,6 % dans le spodumène. Une batterie en fin de vie est donc un gisement trois à sept fois plus concentré que la meilleure des mines, déjà trié, déjà rassemblé sur une palette, et sans découverture ni stérile à déplacer. C'est pour ça que le recyclage est à la fois écologiquement et économiquement pertinent : il évite l'extraction, il évite le transport intercontinental, et il évite surtout le raffinage primaire, l'étape la plus énergivore et la plus polluante de la chaîne.
Un bémol honnête, sur le LFP. Économiquement, recycler du NMC est rentable parce que le nickel et le cobalt valent cher. Recycler du LFP l'est beaucoup moins : le fer et le phosphate ne valent presque rien, et il ne reste que le lithium et le cuivre à récupérer. Or le LFP est en train de devenir majoritaire. C'est exactement pour ça que le règlement européen impose des taux de récupération, plutôt que de laisser le marché décider.
Ce que dit la réglementation, et ce qui se fait réellement
| Obligation | Échéance | Niveau exigé |
|---|---|---|
| Rendement de recyclage (part de la masse valorisée) | fin 2025 | 65 % pour le lithium-ion |
| Rendement de recyclage | fin 2030 | 70 % pour le lithium-ion |
| Récupération par matière | fin 2027 | 90 % du cobalt, du cuivre, du nickel et du plomb ; 50 % du lithium |
| Récupération par matière | fin 2031 | 95 % du cobalt, du cuivre, du nickel et du plomb ; 80 % du lithium |
| Contenu recyclé minimal dans une batterie neuve | 18 août 2031 | 16 % de cobalt, 6 % de lithium, 6 % de nickel, 85 % de plomb |
| Passeport batterie obligatoire | 2027 | toute batterie industrielle ou de véhicule électrique de plus de 2 kWh |
Techniquement, les industriels annoncent déjà savoir récupérer 90 à 95 % des métaux d'une batterie par voie hydrométallurgique. L'obstacle n'est donc pas la chimie, c'est le volume : tant qu'il n'y a pas assez de batteries à traiter, les usines ne sont pas rentables. C'est un problème qui se règle tout seul avec le temps, à mesure que le parc électrique vieillit.
🔁 La seconde vie : pourquoi une batterie « fatiguée » reste excellente
Deux sigles à ne pas confondre
Le SOC (state of charge, état de charge) est le niveau de charge à l'instant t, de 0 à 100 %. C'est la jauge affichée au tableau de bord, et elle remonte à chaque recharge.
Le SOH (state of health, état de santé) est la capacité maximale que la batterie sait encore atteindre, par rapport au neuf. Une batterie à 80 % de SOH ne récupérera jamais ses 20 % perdus. C'est lui qui vieillit, pas le SOC.
Par convention, une batterie sort de sa première vie automobile vers 70 à 80 % de SOH. Dans une voiture, c'est pénalisant : on transporte toujours les mêmes 500 kg, mais on ne peut plus en tirer que 55 kWh au lieu de 80. Trente pour cent du poids est devenu du poids mort, et le poids mort, dans une voiture, coûte de l'énergie à chaque accélération et à chaque côte.
Posez la même batterie par terre, dans un conteneur, à côté d'un parc éolien, et le problème disparaît intégralement. Un stockage fixe ne bouge jamais : sa masse et son volume ne coûtent rien. Les seules choses qui comptent sont le nombre de kWh stockables, la puissance disponible et le nombre de cycles restants. Une batterie à 75 % de SOH peut ainsi servir cinq à dix ans de plus en stationnaire avant d'aller au recyclage. C'est deux fois gagnant : on rentabilise deux fois la même roche extraite, et on fournit au réseau exactement ce dont il a besoin pour absorber le solaire de midi et le restituer le soir.
1,2 million
de batteries en fin de vie en Europe d'ici 2030, selon l'Agence internationale de l'énergie
200 GWh
de gisement mondial de batteries de seconde vie en 2030, et 1 300 GWh en 2040
70 à 80 %
de SOH : le seuil habituel de sortie de première vie, et le point d'entrée du stockage fixe
Une nuance, tout de même : la seconde vie retarde le recyclage de cinq à dix ans. Elle est excellente pour l'usage, mais elle repousse d'autant le moment où les métaux reviennent dans la boucle. Les deux filières ne sont pas concurrentes, elles se suivent.
📚 Les sources et les hypothèses de calcul
Tout est vérifiable, y compris les calculs de contenu matière
▼ Déplier
📚 Les sources et les hypothèses de calcul
Tout est vérifiable, y compris les calculs de contenu matière
Les calculs de contenu matière
Les deux tableaux ne sont pas recopiés d'une étude : ils sont recalculés depuis la chimie, pour être reproductibles.
- NMC 811 (LiNi₀,₈Mn₀,₁Co₀,₁O₂) : masse molaire 97,3 g/mol, capacité pratique 200 mAh/g sous 3,7 V, soit 740 Wh par kg de matière active, donc 1,35 kg de matière active par kWh. La répartition entre lithium, nickel, manganèse, cobalt et oxygène se fait au prorata des masses molaires.
- LFP (LiFePO₄) : masse molaire 157,8 g/mol, capacité pratique 155 mAh/g sous 3,2 V, soit 496 Wh par kg de matière active, donc 2,02 kg de matière active par kWh.
- Graphite : calé sur la capacité de l'anode (340 mAh/g) pour absorber tous les ampères-heures de la cathode.
- Densité au niveau du pack : 160 Wh/kg pour un pack NMC, 136 Wh/kg pour un pack LFP, ce qui correspond aux packs automobiles récents. Cuivre, aluminium, électrolyte et structure sont calés sur les ratios habituels d'un pack automobile. La répartition exacte entre acier et aluminium du carter varie beaucoup d'un constructeur à l'autre.
Les sources externes
- AIE, Global Critical Minerals Outlook 2025 : la Chine première raffineuse pour 19 des 20 minerais stratégiques avec une part moyenne de 70 %, 70 à 95 % du lithium, du cobalt, du phosphate et du graphite de la chaîne batterie, 98 % de la matière active LFP, deux tiers des cathodes au nickel, plus de 90 % de la matière d'anode, 80 % des cellules
- AIE, Global EV Outlook, tendances des batteries : parts de marché des chimies et densités d'énergie
- Nature Communications (2024), empreinte carbone des batteries lithium-ion : 59, 74 et 115 kgCO₂e/kWh pour le NMC 811 (5ᵉ, 50ᵉ et 95ᵉ centiles), 54, 62 et 69 kgCO₂e/kWh pour le LFP
- Règlement (UE) 2023/1542 sur les batteries et les déchets de batteries : rendements de recyclage, taux de récupération par matière, contenu recyclé minimal et passeport batterie
- Ministère de l'Économie, participation de l'État au projet lithium Emili : gisement d'Échassières dans l'Allier, étude de faisabilité définitive attendue début 2027
- Avere-France, les vies de la batterie du véhicule électrique : seuils de SOH, seconde vie et volumes attendus
👉 Pour la question qui vient forcément ensuite, est-ce que tout ça vaut mieux qu'un moteur thermique, le bilan complet en analyse de cycle de vie est ici : la voiture électrique, le dossier complet.