🛢️ L'épuisement des énergies fossiles
On parle presque toujours des énergies fossiles sous l'angle du climat. C'est la bonne raison, mais ce n'est pas la seule. Elles ont une autre propriété, plus banale et tout aussi implacable : il y en a une quantité finie sous nos pieds, et nous les brûlons des millions de fois plus vite qu'elles ne se sont formées. C'est ce qu'on appelle la double contrainte carbone.
⚖️ La double contrainte carbone
Première contrainte
Il faut réduire, pour le climat
C'est la contrainte dont tout le monde parle. Brûler du charbon, du pétrole ou du gaz relâche dans l'atmosphère un carbone qui en avait été retiré il y a des dizaines de millions d'années. Le résultat se lit directement dans la courbe des émissions mondiales de gaz à effet de serre, et dans celle des températures qui la suit.
Voir le graphique des émissions de gaz à effet de serre →Seconde contrainte
Il faudra sortir, même sans le climat
C'est le point qu'on oublie, et il mérite d'être posé franchement : même si le réchauffement climatique n'existait pas, il faudrait sortir des énergies fossiles. Elles sont en quantité finie. Au rythme actuel, ce qui reste de réserves prouvées tient de l'ordre du siècle, pas du millénaire. Sortir des fossiles n'est donc pas une option militante : c'est une échéance, et la seule question ouverte est de savoir si on la prépare ou si on la subit.
Le rapport de vitesse est la chose la plus vertigineuse de ce dossier. Le pétrole et le gaz viennent de matière organique marine enfouie et cuite pendant des dizaines à des centaines de millions d'années. Le charbon vient de forêts entières fossilisées, principalement au Carbonifère, il y a environ 300 millions d'années. Nous avons commencé à brûler tout cela vers 1850, et nous aurons vidé l'essentiel du stock accessible en deux à trois siècles.
Autrement dit, le stock ne se reconstitue pas. Pas lentement : pas du tout, à l'échelle d'une civilisation. C'est la différence de nature avec les autres sources d'énergie. Le vent, le soleil et l'eau se renouvellent en permanence. Et l'uranium, sans se renouveler, contient une densité d'énergie telle qu'un stock fini suffit pour des milliers d'années, ce que le dernier chapitre de cette page chiffre en détail.
📉 Le pic pétrolier, et pourquoi il n'a pas eu lieu quand on l'annonçait
L'idée vient du géophysicien américain Marion King Hubbert, qui remarque en 1956 que la production d'un gisement, puis d'un pays, suit une courbe en cloche : elle monte tant qu'on trouve et qu'on fore, elle culmine quand la moitié du récupérable est sortie, puis elle décline quoi qu'on fasse. Il prédit le pic des États-Unis pour 1970. Il tombe juste, à l'année près.
Appliquée au monde entier, la méthode annonçait un pic vers 2005-2010, suivi d'un déclin. Le pic du pétrole conventionnel a bien eu lieu à ce moment-là : depuis le milieu des années 2000, cette production plafonne autour de 80 millions de barils par jour et ne progresse plus. Ce que Hubbert ne pouvait pas anticiper, c'est que l'industrie irait chercher un autre pétrole, jusque-là jugé inexploitable, et repousserait le pic de plusieurs décennies.
Production totale en 2025 : environ 94 millions de barils par jour, dont 13,6 de non conventionnel, soit 15% du total. Les liquides de gaz naturel sont comptés avec le conventionnel. Ordres de grandeur d'après l'AIE, l'EIA américaine et l'Alberta Energy Regulator.
Ce que raconte la forme de ce graphique
La couche du bas, le conventionnel, est plate depuis vingt ans. Toute la croissance de la production mondiale depuis 2010 vient des deux couches du dessus : le pétrole de schiste américain et les sables bitumineux canadiens. Ils ont fait deux choses à la fois : ils ont décalé le pic pétrolier d'au moins vingt ans, et ils ont gonflé les réserves déclarées, puisque des ressources connues mais inexploitables sont devenues comptables du jour où la technique et le prix l'ont permis.
Pour le climat, c'est la pire nouvelle possible : plus de pétrole disponible, plus longtemps, alors que la contrainte qui compte est justement d'en laisser sous terre. Et pour l'environnement local, ces deux pétroles-là sont de très loin les plus sales de tous.
💥 Le pétrole de schiste et la fracturation hydraulique
Dans un gisement classique, le pétrole a migré depuis sa roche d'origine et s'est accumulé dans une roche poreuse, sous un couvercle imperméable. Il suffit d'y planter un puits : la pression fait le reste. Le pétrole de schiste, lui, n'a jamais migré. Il est resté piégé dans sa roche mère, un schiste argileux très peu perméable où il est réparti en gouttelettes microscopiques. Un puits classique n'en tirerait rien : le pétrole ne circule pas jusqu'à lui.
La technique qui débloque tout combine deux choses. D'abord le forage horizontal : on descend verticalement sur un à trois kilomètres, puis on incurve le puits et on parcourt la couche productive à l'horizontale sur deux à trois kilomètres, pour exposer le maximum de roche. Ensuite la fracturation hydraulique : on injecte de l'eau, du sable et des additifs chimiques à très haute pression, jusqu'à plusieurs centaines de bars, ce qui fissure la roche sur quelques dizaines de mètres autour du puits. Le sable reste coincé dans les fissures et les maintient ouvertes ; le pétrole et le gaz peuvent enfin circuler.
Ce que ça coûte au sous-sol et à l'eau
- 10 000 à 40 000 m³ d'eau par puits, soit plusieurs piscines olympiques, souvent dans des régions déjà sèches comme le Texas.
- Des additifs chimiques par centaines, biocides, tensioactifs, antitartre, dont la composition exacte a longtemps été protégée par le secret industriel.
- Des eaux de reflux très salées, chargées de métaux et parfois d'éléments radioactifs naturels remontés du sous-sol, difficiles à traiter.
- Des fuites de méthane aux têtes de puits : le méthane a un pouvoir de réchauffement environ 80 fois supérieur au CO₂ sur vingt ans, et quelques pour cent de fuite suffisent à ruiner tout le bilan.
- Une sismicité induite bien documentée, provoquée surtout par la réinjection des eaux usées en profondeur : l'Oklahoma est passé de quelques séismes ressentis par an à des centaines.
Une industrie qui court après elle-même
Un puits de schiste a un profil très particulier : il produit énormément les premiers mois, puis s'effondre. Le débit chute de 60 à 80 % dès la première année, contre quelques pour cent par an pour un puits conventionnel. Pour seulement maintenir la production d'un bassin, il faut donc forer sans arrêt de nouveaux puits.
C'est ce qui rend ce pétrole fragile : il dépend d'un flux continu de capitaux et d'un prix du baril suffisamment élevé. Et c'est aussi ce qui explique que le pic ait été décalé, pas supprimé : les meilleures zones, celles qu'on appelle les sweet spots, s'épuisent en premier.
🏜️ Les sables bitumineux
Ici, le pétrole a bien migré, mais il est remonté trop près de la surface. Les bactéries l'ont dégradé, les fractions légères se sont évaporées, et il ne reste qu'un bitume extrêmement visqueux, mélangé à du sable et de l'argile. À température ambiante, ça ne coule pas : c'est une matière noire et collante, plus proche du goudron routier que du pétrole. Le gisement principal se trouve en Alberta, au Canada, sur une surface comparable à celle de la Grèce.
Deux méthodes coexistent, et aucune n'est douce. Quand le gisement est à moins de 75 mètres, on l'exploite à ciel ouvert : on rase la forêt boréale, on décape la tourbe et le sol, on charge le sable bitumineux dans des camions de 400 tonnes, et on le lave à l'eau chaude pour en décoller le bitume. Il faut environ deux tonnes de sable pour un baril. Quand le gisement est plus profond, on utilise le drainage par gravité assisté par vapeur : deux puits horizontaux superposés, celui du haut injecte de la vapeur pendant des mois pour liquéfier le bitume, celui du bas récupère ce qui coule.
Dans les deux cas, il faut ensuite améliorer ce bitume pour en faire un brut transportable, en lui ajoutant de l'hydrogène ou en lui retirant du carbone. Bilan : un baril de sables bitumineux émet, avant même d'être brûlé, de l'ordre de trois à quatre fois plus de CO₂ à produire qu'un baril conventionnel. S'y ajoutent les bassins de résidus, ces lacs de boue toxique de plus de 250 km² visibles depuis l'espace, et une forêt boréale détruite qui était l'un des plus gros puits de carbone de la planète.
⛏️ Et les autres fossiles ?
Le charbon : le plus abondant, et le pire
C'est la fossile dont il reste le plus : de l'ordre de 150 ans de consommation au rythme actuel. La contrainte physique est donc lointaine, et c'est précisément le problème : rien, dans la géologie, ne viendra nous forcer à arrêter. Or c'est le combustible le plus émetteur de tous, à peu près deux fois le gaz par kilowattheure. Sa production mondiale a plafonné une première fois vers 2013, portée puis freinée par la Chine, qui en produit et en consomme à elle seule plus de la moitié.
Le gaz : le même scénario, avec dix ans de retard
Le gaz conventionnel suit exactement la trajectoire du pétrole conventionnel, et il a été sauvé par exactement la même technique : le gaz de schiste, extrait par fracturation hydraulique, qui a fait des États-Unis le premier producteur mondial. Les réserves prouvées représentent environ 50 ans de consommation. Le gaz est souvent présenté comme une énergie de transition ; c'est vrai à la combustion, beaucoup moins dès qu'on compte les fuites de méthane le long de la chaîne.
🔥 Le gaz, du gaz de ville au gaz de schiste
Avant le gaz naturel, les villes s'éclairaient au gaz de houille, fabriqué en distillant du charbon dans des usines à gaz. C'est le « gaz de ville », qui a culminé vers 1960 avant de disparaître presque partout, remplacé par le gaz naturel des grands gisements. Depuis 2008, la même histoire que pour le pétrole se rejoue : le gaz conventionnel plafonne, et toute la croissance vient du gaz non conventionnel, gaz de schiste en tête.
Total 2024 : 4 101 milliards de m³ par an.
⛏️ Le charbon, et la dégradation de sa qualité
Le charbon ne se décline pas en gisements faciles ou difficiles, mais en qualités, selon le temps qu'il a passé sous terre. L'anthracite, le plus ancien et le plus riche, est aussi le plus rare : sa part n'a jamais cessé de baisser. On brûle aujourd'hui surtout de la houille bitumineuse, et une part importante de lignite, qui contient deux fois moins d'énergie par tonne. Autrement dit, même sur le charbon, la ressource facile s'épuise en premier.
Total 2024 : 8 095 millions de tonnes par an.
📅 Les trois pics, et de combien ils ont été repoussés
Un « pic » n'est pas le moment où la ressource s'épuise : c'est le moment où la production annuelle cesse de croître, puis décline. Il en reste toujours beaucoup sous terre après le pic, simplement de plus en plus difficile à sortir. C'est pour ça qu'il faut toujours préciser de quel pic on parle : celui de la ressource facile, ou celui de tout ce qu'on arrive à produire, en comptant le non conventionnel.
| Ressource | Pic de la ressource facile | Pic de la production totale | Ce que change le non conventionnel |
|---|---|---|---|
| 🛢️ Pétrole | 2006-2008 pour le brut conventionnel, qui plafonne depuis autour de 80 millions de barils par jour. Le pic annoncé pour les années 2000 a donc bien eu lieu, mais seulement sur cette couche-là. | Pas encore atteint. L'Agence internationale de l'énergie attend un plateau puis un retournement autour de 2030, davantage par recul de la demande que par manque de ressource. | Schiste et sables bitumineux pèsent aujourd'hui environ 13 millions de barils par jour, soit un septième de l'offre mondiale : à eux seuls, ils repoussent le pic global d'une vingtaine d'années. |
| 🔥 Gaz | Le gaz conventionnel plafonne depuis le milieu des années 2010, autour de 2 900 milliards de mètres cubes par an. | Attendu vers 2030 également dans les scénarios de politiques annoncées, avec une grande incertitude selon la vitesse de l'électrification. | Le gaz non conventionnel apporte environ 1 200 milliards de mètres cubes par an, soit près de 30 % du total. Sans lui, la production mondiale déclinerait déjà. |
| ⛏️ Charbon | L'anthracite a piqué il y a longtemps et ne représente plus que 1 % du total. La houille de bonne qualité recule aussi, au profit du lignite. | Un premier sommet en 2013-2014, un creux, puis de nouveaux records en 2022-2024 tirés par l'Asie. L'AIE attend un plateau puis un déclin à partir de la fin des années 2020. | Ici ce n'est pas un gisement nouveau qui repousse le pic, c'est la dégradation acceptée de la qualité : on compense en tonnes ce qu'on perd en énergie par tonne. |
Les dates passées sont observées, les dates futures sont des projections, et elles se déplacent d'une édition à l'autre des scénarios. À retenir : le pic de la ressource facile est derrière nous pour les trois, celui de la production totale ne l'est pas.
💰 Pourquoi le prix ramène toujours tout à l'équilibre
Voilà le mécanisme qui explique pourquoi le pétrole ne s'épuise jamais d'un coup, et pourquoi son prix, malgré des à-coups spectaculaires, revient toujours osciller autour d'une même zone. Tout tient à une idée simple : la quantité de pétrole exploitable n'est pas une donnée géologique, c'est une donnée économique. Elle dépend du cours du baril.
Chaque type de gisement a son coût complet : ce qu'il faut dépenser, forage, exploitation, taxes et rémunération du capital compris, pour que le projet soit rentable. Un puits saoudien produit à quelques dollars le baril, un puits de schiste texan à cinquante, un projet arctique à cent.
Le coût de production d'un baril, selon le type de gisement
Seuil de rentabilité d'un nouveau projet, en dollars par baril. Au-dessus de la ligne rouge, le gisement est rentable et on fore ; en dessous, le projet reste dans un tiroir.
Ghawar en Arabie saoudite, Rumaila en Irak
Sibérie occidentale, Texas classique, Algérie
mer du Nord, golfe de Guinée
bassin permien au Texas, Bakken dans le Dakota
présalifère brésilien, golfe du Mexique profond
Athabasca en Alberta, mine à ciel ouvert ou vapeur
mer de Barents, offshore russe arctique
Quand le baril monte, deux choses se produisent en même temps. Du côté des producteurs, des gisements qui étaient trop chers passent au-dessus de la ligne : les capitaux affluent, on va chercher plus profond, plus loin, plus difficile, et l'offre augmente avec quelques années de décalage. Du côté des consommateurs, le prix à la pompe dissuade, on roule un peu moins, on se serre, et la demande baisse. Les deux effets poussent le prix vers le bas.
Quand le baril s'effondre, tout s'inverse. Les projets chers sont abandonnés, certains puits déjà forés ne couvrent même plus leurs coûts d'exploitation et se ferment, l'offre recule. Et le carburant redevenu bon marché, on reconsomme. Les deux effets poussent le prix vers le haut. C'est cet aller-retour permanent qui produit une oscillation autour d'une valeur moyenne, plutôt qu'une dérive dans un sens ou dans l'autre. Sur la dernière décennie, cette zone d'équilibre tourne autour de 60 à 80 dollars le baril, ce qui n'est pas un hasard : c'est à peu près le coût du gisement marginal, celui dont on a besoin pour boucler la demande, le schiste américain.
Le cours du pétrole brut depuis 1861
Source : Our World in Data d'après l'Energy Institute et S&P Global Platts. Les à-coups sont énormes, du choc de 1973 au effondrement de 2020, mais la série revient toujours dans la même zone.
De combien la demande baisse-t-elle vraiment ? Les chiffres de l'Insee
« La demande baisse quand le prix monte » est facile à dire. Le chiffrer est plus intéressant, et l'Insee l'a fait sur les carburants français. La grandeur qui compte s'appelle l'élasticité-prix : de combien de pour cent les volumes achetés varient quand le prix monte de 1 %. Une élasticité de -0,3 veut dire qu'une hausse de 10 % du prix fait baisser les volumes de 3 %.
À court terme
-0,21 à -0,40
C'est la fourchette mesurée par l'Insee sur la période septembre 2021 à janvier 2023, c'est-à-dire exactement le choc de la guerre en Ukraine et les remises gouvernementales qui ont suivi. Une hausse de 10 % à la pompe ne fait donc baisser les volumes achetés que de 2 à 4 %.
À long terme
-0,6 à -0,7
Sur des pseudo-panels d'enquêtes de 1985 à 2006, la réaction est deux fois plus forte : avec le temps, on ne se contente plus de rouler moins, on change de voiture, de trajet, de logement. C'est là que se joue le vrai ajustement.
Tout le monde ne réagit pas pareil, et c'est le point important
- Les petits consommateurs (le quart qui achète le moins de carburant) ont une élasticité de -1,06 : ils renoncent presque proportionnellement à la hausse, parce que leurs trajets sont souvent les plus faciles à supprimer ou à reporter.
- Les gros rouleurs (le quart qui consomme le plus) tombent à -0,32 : quand la voiture sert à aller travailler tous les jours et qu'il n'y a pas de train, la hausse se subit, elle ne se contourne pas.
- Sur le long terme, l'Insee trouve aussi une élasticité plus forte chez les ménages modestes (-0,7 à -0,8) que chez les plus aisés (-0,6 à -0,7), dont la demande est la plus rigide.
Autrement dit : une taxe sur le carburant fait surtout renoncer ceux qui consommaient déjà peu, ou qui ont le moins de marge financière. C'est toute la difficulté politique du signal-prix, et c'est exactement ce qui a mis les gilets jaunes dans la rue.
Deux chocs récents, et ce qu'ils confirment
La guerre en Ukraine
Février 2022 : le Brent passe brutalement au-dessus de 120 dollars, le gazole dépasse 2 euros le litre en France. La demande a bien reculé, mais de quelques pour cent seulement, conformément à l'élasticité de court terme. L'essentiel de l'ajustement est venu d'ailleurs : de la remise à la pompe, qui a annulé une partie du signal-prix, puis de l'offre, avec le retour de barils américains et le déroutement des flux russes vers l'Asie. Deux ans plus tard, le baril était revenu dans sa zone habituelle.
Le détroit d'Ormuz
Ce couloir de 40 km de large entre l'Iran et Oman voit passer environ un cinquième du pétrole mondial. À chaque tension militaire dans la région, la seule menace de le fermer suffit à faire bondir le baril de plusieurs dollars en quelques heures. Il n'a jamais été fermé, et ces pointes retombent en général en quelques semaines : elles rappellent surtout à quel point le prix dépend d'une poignée de points de passage, bien plus que du stock restant sous terre.
Ces deux épisodes disent la même chose. À court terme, la demande de carburant est rigide : elle ne s'ajuste presque pas, donc c'est le prix qui encaisse toute la secousse. Ce n'est qu'avec les années, quand on change de véhicule ou de façon de se déplacer, que la consommation bouge vraiment. Sur la sortie des fossiles, ça veut dire une chose simple : le prix seul ne fera pas le travail assez vite, et il le fera en frappant d'abord les plus contraints.
⛽ Ce qu'il y a vraiment dans un litre de carburant
Tout ce qui précède se joue sur le cours du baril. Mais entre le baril et la pompe, le prix passe par quatre composantes très différentes, et c'est cette structure qui explique pourquoi une même hausse du brut ne se répercute pas de la même façon selon les carburants, et pourquoi certaines politiques de plafonnement marchent mieux que d'autres.
1. Le produit raffiné
Le carburant lui-même, coté chaque jour sur le marché européen à Rotterdam. Il suit le baril, plus la marge de raffinage. C'est la seule composante qui bouge vraiment pendant un choc.
2. La marge de distribution
Transport depuis le dépôt, stockage, exploitation de la station, personnel. Autour de 15 centimes par litre, presque constants : c'est un coût de logistique, pas un pourcentage du prix.
3. La TICPE, l'accise
Un montant fixe par litre, voté au budget : environ 0,68 € pour l'essence, 0,60 € pour le gazole. Elle ne monte pas d'un centime quand le baril double, et ne baisse pas non plus quand il s'effondre.
4. La TVA à 20 %
Elle s'applique sur tout le reste, accise comprise : c'est une taxe sur une taxe. Étant proportionnelle, elle monte avec le prix, si bien que l'État encaisse davantage quand le baril s'envole.
Avant et après un choc, et le cas à part du kérosène
Baril autour de 70 $, cotation du raffiné à 0,50 € le litre.
Le baril double, le produit raffiné passe à 1,00 € le litre. Seuls le produit et la TVA bougent.
Même logique, avec une accise plus faible : 0,60 € le litre.
Le même pétrole, sorti de la même raffinerie : ni accise, ni TVA. Il ne reste que le produit et une petite logistique aéroportuaire.
Ordres de grandeur, arrondis au centime. La cotation du produit raffiné varie tous les jours, la marge de distribution d'une station à l'autre ; l'accise et le taux de TVA, eux, sont des chiffres officiels.
Regardons la deuxième barre. Le produit raffiné double, de 0,50 à 1,00 € le litre, mais le prix à la pompe ne double pas : il passe de 1,60 à 2,20 €, soit +38 % seulement. La raison est arithmétique : l'accise, presque la moitié du prix de départ, est restée exactement la même. Les taxes fixes amortissent les chocs pour le consommateur français, alors qu'un automobiliste américain, très peu taxé, encaisse presque toute la variation du baril.
Et puis il y a la dernière barre, qui n'est pas une erreur. Le kérosène des vols internationaux ne paie ni accise ni TVA, au titre de la convention de Chicago de 1944 et de la directive européenne sur la taxation de l'énergie. Sorti de la même raffinerie que l'essence, il coûte environ 0,65 € le litre à l'aile de l'avion contre 1,60 € à la pompe. À produit comparable, la route paie donc plus du double, et l'écart est entièrement fiscal.
Que se passe-t-il si on plafonne le prix ?
Prenons un choc franc, type fermeture du détroit d'Ormuz : le produit raffiné monte à 1,12 € le litre, le prix libre serait de 2,34 € à la pompe. Trois façons de le faire redescendre, et elles n'ont rien à voir entre elles.
Le consommateur encaisse tout. L'État encaisse aussi : la TVA étant proportionnelle, il gagne mécaniquement plus qu'avant le choc.
L'État renonce à une partie de sa recette. Les marges et l'accise ne bougent pas, le prix baisse d'environ 28 centimes.
Le dispositif de 2022 : l'accise est abaissée, et la TVA baisse avec elle puisqu'elle s'applique dessus. L'État perd les deux.
Le produit est fixé par le marché mondial, l'accise par la loi : il ne reste que la marge de distribution pour absorber l'écart. Marge de distribution : -0,05 € par litre, donc à perte.
Les deux premières solutions sont des transferts vers le budget de l'État. Baisser la TVA ou l'accise fait bien redescendre le prix, les marges de chacun restent intactes, et c'est le contribuable qui paie plus tard ce que l'automobiliste ne paie pas tout de suite. La remise de 2022 a coûté environ 8 milliards d'euros pour une baisse de quelques dizaines de centimes.
La troisième est d'une autre nature, et c'est là que se trouve le vrai piège. Si on impose un prix plafond sans toucher aux taxes, regardons ce qu'on a le droit de bouger. Le produit raffiné ? Il est fixé par le marché mondial, aucun décret français ne le changera. L'accise et la TVA ? Elles sont maintenues par hypothèse. Il ne reste donc qu'une seule variable d'ajustement : la marge de distribution. Elle encaisse tout, et comme elle ne valait que 15 centimes au départ, elle est vite épuisée.
Le calcul est sans appel. À 1,12 € de produit et 0,68 € d'accise, le coût incompressible d'un litre est de 2,16 € TTC. Tout plafond fixé en dessous met mécaniquement le distributeur à perte : à 2,10 €, il perd 5 centimes hors taxes sur chaque litre vendu.
| Politique | Qui paie | Marge des producteurs et raffineurs | Marge des distributeurs | Effet sur l'exploration | Effet sur la consommation |
|---|---|---|---|---|---|
| Prix libre, 2,34 € | L'automobiliste. L'État y gagne même, par la TVA. | Très forte hausse : le producteur touche le baril au prix fort. | Inchangée, 15 c€. | Fortement stimulée : les gisements chers repassent au-dessus du seuil de rentabilité. | -10 à -19 % par rapport à 1,60 €, selon l'élasticité retenue. |
| TVA à 5,5 %, 2,06 € | L'État, environ 28 centimes par litre. | Inchangée : rien de ce qui se passe en France ne modifie le baril. | Inchangée, 15 c€. | Inchangé. Le signal-prix mondial n'a pas bougé. | -6 à -12 % : la baisse de consommation est en partie annulée. |
| Remise de 30 c€ sur l'accise, 1,98 € | L'État, environ 36 centimes par litre en comptant la TVA perdue au passage. | Inchangée. | Inchangée, 15 c€. | Inchangé. | -5 à -10 % : c'est la solution qui soutient le plus la demande, donc la moins efficace pour économiser un carburant qui manque. |
| Plafond à 2,10 € sans toucher aux taxes | Le distributeur, sur sa seule marge. | Inchangée : le producteur et le raffineur vendent toujours au cours mondial. | Négative, environ -5 c€ par litre hors taxes. | Inchangé, encore une fois. | -7 à -13 %, donc une demande soutenue au moment précis où l'offre manque. |
Trois conséquences que le plafonnement ne peut pas éviter
- Ce sont les indépendants qui ferment en premier. Une station de village vit de ses 15 centimes au litre ; un grand groupe intégré, qui gagne aussi sur le raffinage et parfois sur la production, peut vendre à perte quelques semaines pour faire venir les clients en magasin. C'est d'ailleurs ce que fait une opération « à prix coûtant » : une remise commerciale volontaire, que seuls les gros peuvent se permettre.
- Ça ne change rien au marché mondial. L'exploration pétrolière ne réagit qu'au cours du baril, et un plafond français ne le déplace pas d'un centime. Le signal qui pousse à forer plus profond reste intact ; seul le signal envoyé au consommateur français est effacé.
- Ça maintient la consommation quand il faut la réduire. Pendant une vraie pénurie, le prix élevé est ce qui rationne. En le plafonnant, on garde la demande haute face à une offre courte : la file d'attente et la pénurie sèche remplacent le prix comme mécanisme de rationnement.
⚛️ Combien de temps tiendraient l'uranium et le thorium ?
L'uranium est lui aussi une ressource finie : sur ce point, rien ne le distingue du pétrole. Ce qui le distingue, c'est sa densité d'énergie, qui n'est pas du même ordre de grandeur, ni même du même monde. Faisons le calcul jusqu'au bout, avec des hypothèses explicites qu'on peut contester ligne par ligne.
Les hypothèses de départ
40 000 TWh
de consommation électrique mondiale par an, l'ordre de grandeur retenu pour les prochaines décennies
20 %
assurés par le nucléaire, soit 8 000 TWh à produire chaque année
8 Mt
de réserves d'uranium identifiées et récupérables au coût actuel
6,4 Mt
de réserves de thorium identifiées, un métal trois fois plus abondant que l'uranium
Ce que contient une tonne d'uranium
Toute la différence est là. Une fission libère environ 200 MeV, ce qui fait 22,8 TWh thermiques par tonne si on fissionne tous les noyaux. Le problème, c'est qu'un réacteur à eau actuel n'en exploite presque rien : il ne brûle que l'uranium 235, présent à 0,7 % dans l'uranium naturel, et laisse l'uranium 238 de côté. Un réacteur à neutrons rapides de quatrième génération fait l'inverse : il transforme l'uranium 238 en plutonium au fur et à mesure, et le brûle. On parle alors de surgénération, et c'est ce qui change tout.
Réacteur à eau actuel, cycle ouvert
≈ 0,047 TWh électriques par tonne d'uranium naturel
moins de 1 % du contenu énergétique est utilisé, et le combustible usé part en stockage avec l'essentiel de son énergie encore dedans
Réacteur à neutrons rapides, cycle fermé
22,8 × 60 % × 40 % = 5,5 TWh électriques par tonne
on exploite 60 % de l'uranium naturel au lieu de moins de 1 %, avec un rendement de 40 % au lieu de 33 %, soit un facteur 116 sur la ressource
Le résultat
| Ressource et technologie | Énergie disponible | Durée à 8 000 TWh/an |
|---|---|---|
| Uranium, réacteurs à eau actuelsce que ferait le parc d'aujourd'hui | 376 000 TWh | 47 ans |
| Uranium, réacteurs de 4e générationsurgénération, tout l'uranium 238 exploité | 43 776 000 TWh | 5 500 ans |
| Thorium, réacteurs de 4e générationconverti en uranium 233, puis brûlé | 35 020 800 TWh | 4 400 ans |
| Les deux ensemble | 78 796 800 TWh | ≈ 9 800 ans |
Voilà l'écart. Avec les réacteurs d'aujourd'hui, les réserves connues d'uranium tiendraient 47 ans pour couvrir 20 % de l'électricité mondiale : c'est court, et c'est l'argument classique contre le nucléaire. Avec la surgénération, la même quantité d'uranium tient 116 fois plus longtemps, soit de l'ordre de 5 500 ans. En ajoutant le thorium, on dépasse dix mille ans. Ce n'est plus une contrainte de ressource, c'est un horizon plus lointain que toute l'histoire écrite de l'humanité.
Trois réserves honnêtes. D'abord, ces réacteurs existent, mais à l'état de prototypes : Phénix et Superphénix en France, arrêtés, le programme Astrid abandonné en 2019, le BN-800 russe en fonctionnement, et plusieurs projets chinois et indiens. Rien n'est déployé à l'échelle. Ensuite, les réserves ne sont pas un plafond : ce sont les tonnages récupérables au coût actuel, et ils augmentent quand le prix monte ou quand on prospecte, l'uranium dissous dans l'eau de mer représentant à lui seul plus de 4 milliards de tonnes. Enfin, un horizon de plusieurs milliers d'années ne règle en rien les autres questions du nucléaire, des déchets à la sûreté, que ma conviction sur le sujet traite pour elles-mêmes.
🎯 Ce qu'il faut retenir
- Deux raisons de sortir des fossiles, pas une. Le climat impose de réduire maintenant ; la finitude impose de sortir de toute façon. Les deux pointent dans la même direction.
- Le pic du pétrole conventionnel a eu lieu. Il est derrière nous, au milieu des années 2000. Ce sont le schiste et les sables bitumineux qui ont repoussé le pic total.
- Ce sursis a un prix élevé. Fracturation de la roche, consommation d'eau, pollution des sols, fuites de méthane, forêt boréale détruite : le pétrole gagné est le plus sale de tous.
- Des millions d'années pour se former, deux siècles pour brûler. Le stock ne se reconstituera pas.
- Le gaz et le charbon racontent la même histoire. Le gaz conventionnel plafonne depuis les années 2010 et toute la croissance vient du non conventionnel ; sur le charbon, on compense en tonnes de lignite ce qu'on perd en qualité.
- Le prix ramène toujours l'équilibre. Baril cher, on fore des gisements plus chers et on consomme un peu moins ; baril bas, l'inverse. D'où une oscillation autour de 60 à 80 dollars, le coût du gisement marginal.
- Mais la demande réagit peu, et pas également. L'Insee mesure une élasticité de court terme de -0,21 à -0,40, et jusqu'à -1,06 chez les petits consommateurs contre -0,32 chez les gros rouleurs. Le signal-prix frappe d'abord les plus contraints.
- L'uranium change d'échelle avec la surgénération. De quelques décennies à plusieurs milliers d'années, pour la même quantité de minerai.
Voir les sources et la méthode
Élasticité-prix des carburants : les chiffres de court terme viennent de « Comment les automobilistes ajustent leur consommation de carburant aux variations de prix à court terme », Insee Analyses n° 86, juillet 2023, qui couvre septembre 2021 à janvier 2023, donc le choc de la guerre en Ukraine et les remises à la pompe. Ceux de long terme viennent de « Consommation de carburant : effets des prix à court et à long terme par type de population », Économie et Statistique n° 446, 2011, sur des pseudo-panels d'enquêtes de 1985 à 2006.
Production de gaz et de charbon par typologie : ordres de grandeur reconstitués à partir des séries de l'Energy Institute (ex-BP Statistical Review), de l'Agence internationale de l'énergie et de l'EIA américaine. Les grandes formes et les points d'inflexion sont justes, pas la troisième décimale.
Coûts d'extraction : seuils de rentabilité d'un nouveau projet, investissement, exploitation, taxes et rémunération du capital compris. Ce sont des fourchettes larges parce qu'elles varient beaucoup d'un champ à l'autre au sein d'une même catégorie. Le coût d'exploitation d'un puits déjà foré est bien plus bas, c'est pourquoi un champ continue souvent de produire à perte comptable pendant un contre-choc.
Cours du pétrole : graphique Our World in Data, d'après l'Energy Institute et S&P Global Platts, en dollars courants, sans correction de l'inflation.
Production de pétrole par catégorie : séries de l'Agence internationale de l'énergie, de l'EIA américaine pour le pétrole de schiste, et de l'Alberta Energy Regulator pour les sables bitumineux. Ce sont des ordres de grandeur reconstitués, pas une série officielle unique : les définitions de « conventionnel » varient d'une institution à l'autre.
Réserves d'uranium et de thorium : Livre rouge de l'AEN et de l'AIEA pour l'uranium, USGS pour le thorium.
Calcul de la ressource nucléaire : une fission libère environ 200 MeV. Rapporté à une tonne, cela donne 22,8 TWh thermiques si tous les noyaux fissionnent. On applique ensuite 60 % de fraction réellement consommée en cycle fermé et 40 % de rendement de conversion, soit 5,5TWh électriques par tonne. Pour le réacteur à eau, on part d'un taux de combustion de 50 GWj par tonne de combustible enrichi et de 8,4 tonnes d'uranium naturel par tonne enrichie, avec un rendement de 33 %.