🔌 Les moteurs électriques
C'est probablement la machine la plus sous-estimée de la transition. On parle beaucoup des batteries et des panneaux solaires, très peu du moteur électrique, alors que c'est lui qui fait le travail, et qu'il le fait avec un rendement que rien de thermique n'approchera jamais. Cette page explique comment il transforme du courant en rotation, et pourquoi il en existe cinq familles très différentes.
🧭 Le principe commun à tous
Tous les moteurs électriques, sans exception, font la même chose : ils mettent face à face deux champs magnétiques, l'un porté par la partie fixe, le stator, l'autre par la partie tournante, le rotor. Quand ces deux champs ne sont pas alignés, ils s'attirent, et cette attraction produit un couple qui fait tourner le rotor.
Toute l'astuce consiste à faire en sorte que les deux champs ne s'alignent jamais. Si on les laissait se rejoindre, le rotor se bloquerait dans cette position et tout s'arrêterait. Chaque famille de moteur n'est finalement qu'une façon différente de résoudre ce même problème : le collecteur du moteur à balais inverse le courant mécaniquement, le triphasé fait tourner le champ électriquement, et ainsi de suite.
Le champ tournant est d'ailleurs l'idée centrale. Trois bobinages disposés à 120° les uns des autres, alimentés par trois courants eux-mêmes décalés d'un tiers de période, produisent un champ dont la direction tourne à la fréquence du courant. Rien ne bouge dans le stator, et pourtant quelque chose tourne. C'est ce qui rend possibles tous les moteurs sans balais.

📈 Pourquoi il écrase le moteur thermique
Un moteur thermique doit d'abord fabriquer de la chaleur, puis en convertir une partie en mouvement. Cette conversion est bornée par la thermodynamique elle-même : quoi qu'on fasse, l'essentiel de la chaleur part dans l'échappement et dans le radiateur. Un moteur électrique, lui, ne passe pas par la chaleur : il convertit directement de l'énergie électrique en énergie mécanique, et la chaleur n'est chez lui qu'une perte parasite.
Rendement d'un moteur essence, sur un cycle réel
Rendement d'un moteur diesel, le meilleur des thermiques
Rendement d'un moteur électrique
Chaîne complète d'une voiture électrique, batterie, onduleur, moteur et réducteur compris
Il y a un second avantage, moins connu et tout aussi décisif : la forme de la courbe de couple. Un moteur thermique ne produit rien à l'arrêt, il faut l'embrayer et le lancer, et son couple maximal n'arrive que dans une plage de régime étroite, d'où la boîte de vitesses. Un moteur électrique délivre son couple maximal dès zéro tour par minute, et le tient sur toute la plage utile. C'est pour ça qu'une voiture électrique n'a besoin que d'un simple réducteur, sans embrayage ni rapports.
🔧 Les grandes familles, une par une
Elles se distinguent presque toutes par une seule question : d'où vient le champ magnétique du rotor. D'un courant amené par des balais, de courants induits, d'aimants ou d'un bobinage alimenté.
Le moteur à courant continu, dit « à balais »
Le plus ancien et le plus simple : celui des jouets, des essuie-glaces et des perceuses. On lui envoie du courant continu, il tourne. Sa faiblesse est mécanique, pas électrique.
- 1Un champ fixe au stator
La partie immobile porte soit des aimants permanents, soit un bobinage alimenté. Elle crée un champ magnétique qui ne bouge pas.
- 2Un bobinage au rotor
La partie tournante porte des bobines. Dès qu'un courant les traverse dans ce champ, elles subissent la force de Laplace, qui les fait tourner.
- 3Le collecteur inverse le courant au bon moment
Sans rien faire, le rotor s'arrêterait aligné sur le champ. Un collecteur, frotté par deux balais en graphite, inverse le sens du courant à chaque demi-tour pour que la force pousse toujours dans le même sens. C'est le cœur de l'astuce.
- 4La vitesse suit la tension
Plus on monte la tension, plus il tourne vite ; plus on monte le courant, plus il a de couple. D'où sa popularité : le piloter ne demande presque aucune électronique.
Rendement typique, le plus bas de toute la famille
Durée de vie des balais avant remplacement
Il suffit d'une tension continue pour le faire tourner

Vidéo YouTube pour comprendre le moteur à courant continu
Sur YouTube, chaîne Sabin Génie Civil, à partir de 1 min 10 s
Le moteur asynchrone, ou moteur à induction
L'invention de Nikola Tesla, en 1887, et encore aujourd'hui le moteur le plus répandu au monde. Son rotor ne reçoit aucun courant de l'extérieur : il se le fabrique tout seul.
- 1Le stator fabrique un champ tournant
Trois bobinages décalés de 120°, alimentés par du courant triphasé, produisent un champ magnétique qui tourne dans l'espace. Rien ne bouge mécaniquement, c'est le champ qui tourne.
- 2Le champ induit des courants dans le rotor
Le rotor est une simple cage de barres en aluminium ou en cuivre, la « cage d'écureuil ». Le champ tournant qui la balaie y induit des courants, comme dans le secondaire d'un transformateur.
- 3Ces courants créent leur propre champ
Par la loi de Lenz, ces courants s'opposent à la cause qui les a créés : le rotor se met à courir derrière le champ tournant pour réduire l'écart. C'est ce qui produit le couple.
- 4Il tourne toujours un peu moins vite : le glissement
S'il rattrapait exactement le champ, plus rien ne serait induit et le couple disparaîtrait. Il tourne donc en permanence 1 à 5 % moins vite. D'où son nom : asynchrone.
Rendement, selon la taille et la charge
Aucune terre rare, ni balai, ni collecteur
Part de l'électricité mondiale consommée par des moteurs, très majoritairement asynchrones
Le synchrone à aimants permanents
Celui de la quasi-totalité des voitures électriques récentes. On remplace les courants du rotor par des aimants très puissants : plus rien à induire, donc plus rien à perdre.
- 1Le même champ tournant au stator
Exactement comme l'asynchrone : trois bobinages, du triphasé, un champ qui tourne.
- 2Des aimants au rotor, à la place de la cage
Le rotor porte des aimants néodyme-fer-bore, les plus puissants qu'on sache fabriquer. Ils sont attirés par le champ tournant et le suivent exactement, sans glissement : d'où le nom, synchrone.
- 3Aucune perte par effet Joule au rotor
C'est tout l'intérêt. Dans un asynchrone, les courants induits chauffent la cage et cette chaleur est perdue. Ici il n'y a pas de courant au rotor, donc pas de perte.
- 4L'onduleur doit connaître la position du rotor
Puisque le rotor suit exactement le champ, il faut savoir en permanence où il se trouve pour lui envoyer le bon courant. C'est le rôle du capteur de position, ou d'une estimation calculée par l'électronique.
Le meilleur rendement de la famille
D'aimants dans une voiture électrique moyenne
Température au-delà de laquelle un aimant se démagnétise
Ce que sont vraiment les terres rares, et où elles servent →
Le synchrone à rotor bobiné
La réponse française au problème des aimants : on remet un bobinage au rotor, mais alimenté par le constructeur, pas par induction. Zéro terre rare, et un rendement excellent sur autoroute.
- 1Un bobinage alimenté remplace les aimants
Le rotor porte des bobines qu'on alimente en courant continu. Elles créent un champ magnétique commandable, l'équivalent d'un aimant dont on choisit la force.
- 2Le courant arrive par des bagues, ou sans contact
Historiquement par des bagues et des balais, aujourd'hui de plus en plus par un transformateur tournant, sans aucun frottement.
- 3On peut affaiblir le champ à haute vitesse
C'est l'avantage décisif. Un aimant permanent est permanent : à haute vitesse, il continue de générer une tension qu'il faut combattre. Ici, on baisse simplement le courant du rotor, et les pertes s'effondrent.
Rendement, meilleur que l'aimant sur autoroute
Ni néodyme, ni dysprosium
Plus lourd et plus cher à fabriquer qu'un rotor à aimants
🎬 En vidéo, les trois moteurs ci-dessus comparés : asynchrone, synchrone à aimants et synchrone à rotor bobiné

Moteurs synchrone, asynchrone
Sur YouTube, chaîne La Pause Garage
Le brushless et le moteur pas à pas
Les petits moteurs de l'électronique : drones, ventilateurs d'ordinateur, imprimantes 3D, vélos électriques. Techniquement, ce sont des synchrones à aimants miniaturisés.
- 1Le brushless, un synchrone à aimants en petit
Même principe exactement : aimants au rotor, bobinages au stator, et une électronique qui commute les phases. Le mot « brushless » dit simplement qu'il n'y a plus de balais.
- 2Le pas à pas avance d'un cran à la fois
Beaucoup de dents et beaucoup de bobinages : au lieu de tourner continûment, il avance d'un angle fixe à chaque impulsion, souvent 1,8°. On connaît donc sa position sans aucun capteur.
- 3Le moteur à rotor extérieur, pour la poussée
Sur un drone, c'est la carcasse qui tourne autour du bobinage fixe. Ça augmente l'inertie et le couple, ce qui convient bien à une hélice.
Rendement d'un brushless de drone
Pas typique d'un moteur pas à pas, soit 200 pas par tour
Vitesse atteinte par les plus petits brushless
🧰 Quel moteur dans quel objet du quotidien
Chaque objet prend la famille qui colle à son usage : le prix, le poids, la vitesse de rotation, la simplicité du pilotage. La famille la plus répandue vient en premier, et un clic sur son nom renvoie à sa fiche.
| Objet | Famille de moteur | Pourquoi celle-là |
|---|---|---|
| 🚗 Voiture électrique | Synchrone à aimants (la grande majorité)ou Synchrone à rotor bobiné (Renault, BMW)ou Asynchrone (essieu avant de certaines quatre roues motrices) | Le meilleur rendement et le plus de couple au kilo. Le rotor bobiné se passe de terres rares ; l'asynchrone ne freine rien quand il tourne sans courant sur l'essieu d'appoint. |
| 🚄 TGV | Asynchrone (Euroduplex, TGV M)ou Synchrone à rotor bobiné (TGV Atlantique, 1989)ou À courant continu, à balais (premier TGV, 1981) | Chaque génération a pris le meilleur moteur de son époque : le continu avant l'électronique de puissance, le synchrone avec les thyristors, puis l'asynchrone, robuste et sans entretien, avec les onduleurs modernes. |
| 🚲 Vélo électrique, moteur au pédalier | Brushless (avec un réducteur) | Petit, léger et silencieux. Placé au centre du vélo, il profite de ses vitesses et garde un bon rendement en côte. |
| 🚲 Vélo électrique, moteur dans le moyeu de la roue | Brushless (logé dans le moyeu, avec ou sans réducteur) | Aucune transmission à ajouter : sans réducteur, c'est la roue entière qui tourne autour du bobinage fixé à l'axe. Simple et bon marché, mais il ne profite pas des vitesses du vélo. |
| 🛴 Trottinette électrique | Brushless (dans le moyeu de la roue) | Le même principe que le vélo à moteur dans la roue : compact, sans chaîne ni courroie. |
| 🪛 Perceuse | À courant continu, à balais (moteur universel des modèles filaires et d'entrée de gamme)ou Brushless (modèles sans fil récents) | Beaucoup de couple et de vitesse pour pas cher. Le brushless, sans balais à user, tient plus longtemps sur la même batterie. |
| 🧹 Aspirateur | À courant continu, à balais (moteur universel des modèles filaires)ou Brushless (aspirateurs balais sans fil) | L'aspiration réclame une vitesse de rotation très élevée : plus de 30 000 tr/min pour un moteur universel, plus de 100 000 pour le brushless d'un aspirateur sans fil. |
| 🧺 Lave-linge | À courant continu, à balais (moteur universel et courroie des modèles classiques)ou Brushless (modèles récents à onduleur) | Le moteur universel donne beaucoup de vitesse à l'essorage pour pas cher. Le brushless, plus silencieux et sans balais, s'est imposé sur les modèles récents. |
| 🧊 Réfrigérateur, climatiseur et pompe à chaleur | Asynchrone (compresseurs classiques, en tout ou rien)ou Synchrone à aimants (compresseurs « inverter » à vitesse variable) | Le compresseur classique tourne à fond puis s'arrête. Le compresseur inverter, à aimants, ajuste sa vitesse au besoin et consomme nettement moins. |
| 💧 Pompe d'arrosage, de puits ou de piscine | Asynchroneou Synchrone à aimants (circulateurs de chauffage récents) | Elle tourne des heures à vitesse constante : l'asynchrone, robuste et bon marché, est fait pour ça. Les circulateurs de chauffage sont passés aux aimants, bien plus sobres. |
| 🌬️ Ventilateur de particulier | Asynchrone (monophasé, avec un condensateur)ou Brushless (modèles dits « DC ») | L'asynchrone monophasé ne coûte presque rien. Les ventilateurs DC, en brushless, consomment nettement moins et règlent leur vitesse finement. |
🎛️ L'onduleur, le vrai cerveau
Une batterie ne sait produire que du courant continu, et presque tous les moteurs modernes réclament du triphasé à fréquence variable. Entre les deux se trouve l'onduleur, un boîtier de transistors qui hache le continu des centaines de fois par seconde pour en reconstituer trois sinusoïdes. C'est lui qui décide de la vitesse, du couple, et du sens de rotation ; le moteur, lui, ne fait qu'obéir.
C'est aussi lui qui permet le freinage régénératif. En inversant le décalage entre le champ du stator et le rotor, la machine devient génératrice : la voiture ralentit, et l'énergie repart dans la batterie au lieu de partir en chaleur dans les plaquettes.
Le composant qui fait la différence est le transistor de puissance. Le silicium classique, en IGBT, perd quelques pour cent à chaque commutation ; le carbure de silicium, arrivé en série depuis 2018, commute plus vite et plus froid, et fait gagner autour de 5 % d'autonomie à moteur identique.
🪨 Ce qu'il y a dedans
Le cuivre
Les bobinages, et c'est de loin la masse la plus importante après le fer. Un moteur de voiture électrique en contient 10 à 25 kg. Sa résistance est ce qui limite le rendement : toute l'ingénierie consiste à faire passer le plus de courant possible dans le moins de cuivre possible, d'où les bobinages en barres rectangulaires plutôt qu'en fils ronds.
L'acier électrique
Le fer qui canalise le champ magnétique n'est jamais massif : il est feuilleté en tôles de 0,2 à 0,35 mm, isolées les unes des autres. Un bloc plein verrait naître des courants de Foucault qui le feraient chauffer pour rien. Le feuilletage les casse, et c'est ce qui rend le rendement élevé possible.
Les aimants
Uniquement dans les moteurs synchrones à aimants. Ce sont des néodyme-fer-bore, additionnés de dysprosium ou de terbium pour qu'ils tiennent la chaleur. C'est le seul endroit du moteur où l'on trouve des terres rares, et la seule vraie dépendance géopolitique de la chaîne.
Contrairement à une idée très répandue, il n'y a aucune terre rare dans la batterie d'une voiture électrique. Elles ne servent qu'aux aimants du moteur, et plusieurs constructeurs s'en passent complètement. Le détail sur la page des terres rares.
🏭 Où ils se cachent, et pourquoi ça compte
Les moteurs électriques consomment environ 45 % de toute l'électricité mondiale. Pas les data centers, pas l'éclairage : les moteurs. Pompes, ventilateurs, compresseurs, convoyeurs, machines-outils, ascenseurs, et bien sûr véhicules. Chaque point de rendement gagné sur un moteur industriel se traduit donc en térawattheures à l'échelle d'un pays, ce qui explique les classes de rendement obligatoires IE2, IE3 et IE4 imposées en Europe depuis 2011.
Et c'est le même composant qui porte trois des principaux leviers de décarbonation : la voiture électrique, la pompe à chaleur, dont le compresseur est un moteur électrique, et l'électrification de l'industrie. Comprendre cette machine, c'est comprendre par où passe une bonne partie de la transition.
Passer à la voiture électrique
Le moteur, la batterie, et le calcul de l'empreinte réelle.
Passer à la pompe à chaleur
Un moteur électrique qui déplace de la chaleur au lieu d'en fabriquer.
Les technologies de batterie
Ce qui alimente le moteur, chimie par chimie.
Voir les sources et la méthode
Rendements : les fourchettes citées sont des rendements sur cycle réel, pas des maximums de banc d'essai. Un moteur électrique comme un moteur thermique atteint son meilleur point à une charge et une vitesse données ; ce qui compte pour un usage réel, c'est la moyenne sur l'ensemble du cycle.
Part des moteurs dans l'électricité mondiale : environ 45 %, d'après les travaux de l'Agence internationale de l'énergie sur les systèmes moteurs, chiffre repris depuis par la Commission européenne pour justifier les classes IE.
Masses de cuivre et d'aimants : ordres de grandeur pour une voiture particulière de 50 à 80 kWh, très variables selon l'architecture et le nombre de moteurs.