😰 L'écoanxiété
C'est le sujet dont on me parle le plus en message privé, et c'est celui sur lequel je me sens le moins légitime à donner des leçons. Alors je vais faire ce que je sais faire : poser la définition, montrer d'où ça vient, dire ce qui aide, et dire aussi, très honnêtement, là où je n'ai pas de réponse.
📖 Ce que c'est, exactement
L'écoanxiété, ou anxiété écologique, désigne la détresse, la peur, l'inquiétude et le stress chroniques provoqués par la perception des menaces environnementales et par l'anticipation de leurs conséquences. L'American Psychological Association la définit comme une peur chronique du désastre environnemental. Elle n'est pas classée comme un trouble mental : c'est une réaction rationnelle à une situation réelle, ce qui la distingue d'une phobie.
Ce point mérite d'être appuyé, parce qu'il est souvent mal compris. Être écoanxieux, ce n'est pas être malade. C'est avoir regardé les chiffres et en avoir tiré les conséquences émotionnelles qui vont avec. Le problème n'est pas la réaction, il est dans ce qui la provoque. Ce qui devient pathologique, c'est quand l'anxiété paralyse : quand elle empêche de dormir, de se projeter, de faire des projets, d'avoir des enfants, de travailler.
Elle touche massivement les jeunes. La grande enquête publiée dans The Lancet Planetary Health en 2021, menée auprès de 10 000 jeunes de 16 à 25 ans dans dix pays, trouvait que 59 % se disaient très ou extrêmement inquiets du changement climatique, et que plus de 45 % déclaraient que cela affectait leur vie quotidienne.
🌍 D'où elle vient : ce n'est pas que le climat
On réduit souvent l'écoanxiété au réchauffement climatique. C'est en réalité un empilement, et c'est cet empilement qui pèse : chaque sujet pris isolément est déjà lourd, et ils arrivent tous en même temps.
Le réchauffement climatique
Une planète déjà à plus de 1,3 °C au-dessus de l'ère préindustrielle, des canicules qui s'allongent, des records de température battus année après année.
L'urgence climatique →La sixième extinction de masse
Un effondrement du vivant en cours, à une vitesse cent à mille fois supérieure au rythme naturel, cette fois causé par une seule espèce.
L'effondrement du vivant →Les neuf limites planétaires
Six des neuf limites qui définissent un espace de vie sûr pour l'humanité sont déjà dépassées : climat, biodiversité, azote et phosphore, sols, eau douce, entités nouvelles.
Les 9 limites planétaires →💪 La réponse classique : être dans l'action
La recommandation que font tous les psychologues qui travaillent sur le sujet est la même, et elle est solide : l'action réduit l'anxiété. Le mécanisme est bien documenté. L'angoisse naît largement du sentiment d'impuissance ; agir, même modestement, restaure un sentiment de contrôle, remet le corps en mouvement et sort de la rumination.
Et l'action collective marche mieux que l'action individuelle, parce qu'elle ajoute ce qui manque le plus : d'autres gens. S'engager dans une association, monter un projet dans sa ville, faire bouger son entreprise, voter et faire voter. Le simple fait de ne pas être seul à porter ça change beaucoup.
Sur ce site, tout ce qui relève de l'action est rassemblé au même endroit : l'urgence climatique, que faire pour l'ordre de priorité, devenir écoyolo pour les gestes concrets, et voter pour le seul levier vraiment collectif.
💬 Mon avis : l'action ne suffit pas toujours, et parfois elle reboucle
Je vais être franc, parce que je crois que le dire aide plus que de répéter la formule toute faite. « Sois dans l'action, ça ira mieux » est un bon conseil, mais ce n'est pas une garantie. De mon point de vue, il n'y a pas que l'action qui permette de sortir de l'écoanxiété. Et surtout : agir finit parfois par reboucler vers l'écoanxiété.
Le mécanisme est simple à décrire. Plus on agit, plus on s'informe. Plus on s'informe, plus on mesure l'écart entre ce qu'on fait et ce qu'il faudrait faire. Et plus on agit, plus on devient sensible à ce qui, ailleurs, défait ce qu'on construit. C'est une boucle, et elle n'est pas confortable.
Regardez ce qui se passe aujourd'hui dans certains pays du monde, et notamment aux États-Unis. Le président Donald Trump est très probablement la personne ayant, aujourd'hui, le plus mauvais impact climatique mondial. Il est ouvertement climatosceptique. Il démantèle les agences environnementales qui étudient le réchauffement, il coupe les budgets de la recherche sur le climat, il retire son pays des accords internationaux, et il s'oppose à peu près à toutes les stratégies de décarbonation : l'électrification des usages, le développement des énergies renouvelables, la sortie du charbon. Il soutient bien le nucléaire, mais pas pour des raisons climatiques : uniquement parce que cela ajoute de l'électricité disponible dans le pays. Le climat n'entre pas dans l'équation.
Et là, oui, ça peut me faire déprimer. Je peux agir sur ma propre empreinte carbone, faire des vidéos en France pour sensibiliser, aider des gens à réduire leur empreinte environnementale au sens large, et constater qu'au bout du compte on suit quand même les scénarios tendanciels : de l'ordre de +3 °C à l'horizon 2100. C'est-à-dire bien au-delà du seuil des 2 °C, celui à partir duquel de nombreuses rétroactions se mettent en place, avec tout un cortège de cercles vicieux.
Voir les conséquences du réchauffement et les cercles vicieux qu'il déclenche →
🔁 « Rétroaction positive » ne veut pas dire bonne nouvelle
Un mot sur ce vocabulaire, parce qu'il piège tout le monde et qu'il est central dans ce qui précède. Quand un climatologue parle de rétroaction positive, il ne dit pas que c'est une bonne chose. Le mot « positive » est ici un signe mathématique, exactement comme en automatique, la discipline qui étudie les systèmes asservis.
Le principe est celui de n'importe quelle boucle de régulation : on mesure la sortie d'un système et on la renvoie à son entrée. Toute la question est de savoir avec quel signe.
À gauche, la rétroaction négative : ce qui revient est soustrait. Le système s'auto-corrige et se stabilise. C'est le thermostat de votre logement, c'est le régulateur de vitesse d'une voiture, et c'est aussi le climat quand il fonctionne bien : plus la Terre est chaude, plus elle rayonne d'infrarouge vers l'espace, donc plus elle freine son propre réchauffement.
À droite, la rétroaction positive : ce qui revient s'ajoute. Le système s'emballe, et plus il s'écarte, plus il s'écarte vite. C'est le larsen d'une sono : le micro capte le haut-parleur, qui amplifie, que le micro recapte. Dans le climat, c'est la banquise qui fond et découvre un océan sombre qui absorbe le soleil au lieu de le renvoyer ; c'est le permafrost qui dégèle et relâche du méthane ; c'est la forêt qui brûle et libère le carbone qu'elle stockait.
Voilà pourquoi le seuil des 2 °C compte tellement. En dessous, les rétroactions négatives gardent la main : le système reste pilotable. Au-delà, on fait basculer le poids relatif vers les rétroactions positives, et on entre dans une boucle infernale où le réchauffement s'entretient tout seul, indépendamment de ce que nous émettons encore. C'est la différence entre un système qu'on ralentit et un système qu'on ne rattrape plus.
🎖️ Ce qui me remet debout : minimiser les dégâts
Alors voici comment je m'en sors, et c'est une métaphore que j'emploie souvent parce qu'elle m'aide vraiment.
Pendant une guerre, il y a des morts. On sait, en se couchant le soir, qu'il y en aura encore demain. Cette certitude ne dispense personne de rien : au contraire, elle rend chaque geste plus important. On soigne, on évacue, on négocie, on fait tout ce qui est possible pour que le nombre de morts de demain soit le plus petit possible, et pour que la guerre s'arrête au plus tôt. Personne n'a jamais dit « il y aura des morts de toute façon, donc autant ne rien faire ».
Ici, c'est exactement pareil. Nous sommes en guerre contre le carbone, contre les limites planétaires franchies, contre l'effondrement du vivant. Il y aura des dégâts, et il y en a déjà. La question n'a jamais été « est-ce qu'on va gagner sans une égratignure ? », parce que la réponse est non depuis longtemps. La question, c'est combien de dégâts.
Et cette question-là, elle, reste entièrement ouverte. Chaque dixième de degré évité est une quantité de souffrance qui n'aura pas lieu. Chaque écosystème préservé est un morceau du vivant qui tient. Chaque tonne de CO₂ non émise rapproche la trajectoire du bas de la fourchette plutôt que du haut. On vise le scénario le plus bas possible, le plus près possible des 2 °C, pour éviter au maximum d'entrer dans la boucle infernale des rétroactions positives.
Ce n'est pas gagné ou perdu. C'est un curseur, et on pousse dessus.
📉 Les phases par lesquelles on passe
Les psychologues qui travaillent sur l'écoanxiété décrivent un cheminement proche des étapes du deuil, décrites par Elisabeth Kübler-Ross : on fait le deuil d'un futur qu'on croyait acquis. Le point important n'est pas la liste des étapes, c'est la forme de la courbe : elle descend avant de remonter, et surtout, elle boucle.
🙈 Déni
« C'est exagéré, il y a toujours eu des étés chauds. »
😠 Colère
« Pourquoi les autres ne font-ils rien ? »
🤞 Marchandage
« La technologie va nous sauver, non ? »
😔 Abattement
« À quoi bon, c'est foutu de toute façon. »
🫡 Acceptation
« C'est vrai, c'est grave, et je peux le regarder en face. »
💪 Action
« Je fais ce qui est à ma portée, et je le fais bien. »
Deux choses à retenir de cette courbe. La première : le creux est une étape, pas une destination. Si vous êtes dans l'abattement, ce n'est pas un défaut de caractère, c'est un passage documenté, et il a une sortie.
La seconde, et c'est celle que je trouve la plus utile : on n'en sort pas une fois pour toutes. Ce n'est pas une ligne droite qu'on parcourt une fois. Un nouveau rapport du GIEC, un été à 42 °C, une élection qui tourne mal, et on se retrouve dans la colère ou dans l'abattement alors qu'on se croyait tranquillement installé dans l'action. C'est normal. La boucle fait partie du dessin. Savoir qu'elle existe évite au moins de croire qu'on a échoué à chaque tour.
🤝 Et si ça pèse trop
Un dernier mot, et je le dis sans détour : je suis ingénieur en énergie, pas psychologue. Si l'anxiété vous empêche de dormir, de travailler ou de vous projeter, ce n'est plus une question de chiffres sur le climat, et aucune page de ce site ne remplacera quelqu'un dont c'est le métier. En parler à un médecin généraliste est un premier pas parfaitement banal, et il existe aujourd'hui des psychologues formés spécifiquement à l'écoanxiété.
Voir les sources
- Hickman et al., « Climate anxiety in children and young people and their beliefs about government responses to climate change », The Lancet Planetary Health (2021) : l'enquête sur 10 000 jeunes dans dix pays.
- American Psychological Association pour la définition de l'éco-anxiété comme peur chronique du désastre environnemental.
- Les rétroactions climatiques et le rôle des seuils sont traités dans les rapports du GIEC, résumés sur la page du site consacrée au GIEC.
- Les étapes du deuil viennent d'Elisabeth Kübler-Ross, On Death and Dying (1969), reprises depuis par plusieurs travaux sur le deuil écologique. La courbe présentée ici est une illustration pédagogique, pas un modèle clinique.