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👕 Nos vêtements et leurs matériaux
Ouvrez votre armoire et retournez trois étiquettes. Vous y lirez probablement « 100 % polyester », « coton », et un pays d'Asie du Sud. Ces trois informations racontent presque toute l'histoire de l'industrie textile : une matière issue du pétrole qui a pris la moitié du marché en cinquante ans, une plante qui boit énormément d'eau, et une chaîne de fabrication qui a traversé la planète pour trouver la main-d'œuvre la moins chère. Cette page détaille les trois, matière par matière, chiffre par chiffre.
1. Ce qu'on fabrique, et à quelle vitesse
Commençons par le volume, parce que c'est lui qui commande tout le reste. En cinquante ans, la production mondiale de fibres textiles a été multipliée par cinq et demi, pendant que la population mondiale, elle, n'a même pas doublé.
CotonLaine, lin, chanvre…Viscose et cellulosiquesPolyester et autres synthétiques (pétrole)
de fibres produites dans le monde en 2024, un record
de vêtements neufs fabriqués chaque année
de vêtements produits par rapport à l'an 2000
Le nombre de vêtements neufs produits chaque année a doublé entre 2000 et 2015 et a franchi la barre des 100 milliards de pièces pour la première fois en 2014. En 2016, le monde a acheté environ 107 milliards d'articles d'habillement et 14,5 milliards de paires de chaussures. Rapporté à la population, cela fait de l'ordre de treize vêtements neufs par personne et par an, moyenne mondiale, en comptant les nourrissons et les pays où l'on n'achète presque rien.
Cette croissance n'est pas venue d'un besoin nouveau. Elle est venue d'un modèle économique : réduire le prix, multiplier les collections, raccourcir la durée de vie perçue d'un vêtement. Là où une marque classique sortait deux collections par an, certaines enseignes en proposent aujourd'hui plusieurs milliers de nouveaux modèles par jour. Ce n'est plus de la mode, c'est une industrie de la frustration.
Sources : Textile Exchange, Materials Market Report pour la production de fibres (24 Mt en 1975, 53 Mt en 2000, 125 Mt en 2023, 132 Mt en 2024) et sa répartition par famille ; Fondation Ellen MacArthur, A New Textiles Economy pour le doublement du nombre de vêtements produits entre 2000 et 2015 et le franchissement des 100 milliards de pièces. Le détail de la production par destination finale (habillement, chaussures, linge de maison, textiles techniques) n'est pas publié sous forme de série historique comparable : c'est pour cela que le graphique ci-dessus est découpé par matière et non par usage.
La même chose, vue en parts de marché
C'est le graphique qui figure déjà dans le dossier sur les déchets, et il mérite d'être répété ici : en cinquante ans, notre garde-robe est passée de la plante au pétrole.
CotonLaine, lin, chanvre…Viscose et cellulosiquesPolyester et autres synthétiques (pétrole)
2. Les fibres naturelles : coton et lin
Avant le pétrole, on s'habillait avec quatre matières, et seulement quatre : le lin, la laine, le chanvre et le coton, auxquels s'ajoutait la soie pour ceux qui en avaient les moyens. Le lin est la plus ancienne : on a retrouvé en Géorgie des fibres de lin filées et teintes datées d'environ 34 000 ans. Les Égyptiens en faisaient leurs vêtements et leurs bandelettes funéraires. En Europe, jusqu'au XIXe siècle, on s'habillait de laine et de lin, et le coton était un produit exotique et cher.
2.1 Le coton : de la capsule au fil

Le coton n'a explosé qu'avec deux inventions et une infrastructure humaine terrible. En 1793, l'égreneuse d'Eli Whitney permet de séparer mécaniquement la fibre des graines, ce qui multiplie par cinquante la productivité de cette étape ; en parallèle, les filatures mécaniques anglaises industrialisent le filage. Le résultat est connu : le coton devient la matière du monde industriel, et la demande explose au moment même où l'esclavage aux États-Unis atteint son apogée. Le coton bon marché du XIXe siècle a été construit là-dessus.
Comment on fabrique un fil de coton
C'est une suite d'opérations dont le but est toujours le même : aligner des fibres courtes puis les tordre, parce que c'est la torsion qui, par frottement, les empêche de glisser les unes sur les autres.
- 1. Récolte et égrenage. On sépare la fibre (environ 35 % de la masse) des graines, qui partiront en huile et en tourteau pour le bétail.
- 2. Nettoyage et cardage. Des rouleaux garnis de pointes démêlent la masse et éliminent les débris végétaux. On obtient un ruban épais et désordonné.
- 3. Peignage (pour les qualités fines seulement). On élimine les fibres les plus courtes, celles qui feraient un fil pelucheux. Un tee-shirt en « coton peigné », c'est exactement ça, et c'est ce qui le fait durer.
- 4. Étirage et laminage. Des rubans sont doublés puis étirés pour homogénéiser l'épaisseur et paralléliser les fibres.
- 5. Filature. Le ruban est étiré une dernière fois et tordu, généralement par un anneau tournant ou par un rotor à air. C'est là que naît le fil.
Retenez la longueur des fibres : une fibre de coton mesure 25 à 35 mm, ce qui impose toutes ces étapes. On verra plus bas que le polyester, lui, sort de la machine sous forme d'un filament de plusieurs kilomètres. C'est toute la différence.
Le vrai coût du coton
Le coton n'a pas besoin de pétrole, mais il a besoin d'énormément d'eau et de chimie.
- Environ 2 700 litres d'eau pour un seul tee-shirt, en comptant l'irrigation du champ. C'est l'équivalent de deux ans et demi d'eau de boisson pour une personne.
- 2,5 % des terres cultivées de la planète pour une part de pesticides sans commune mesure. Le chiffre historiquement cité est de 16 % des insecticides mondiaux ; il a baissé depuis avec les variétés génétiquement modifiées, mais la disproportion reste entière.
- La mer d'Aral. Quatrième lac du monde en 1960, vidée à plus de 90 % par le détournement de ses deux fleuves pour irriguer le coton ouzbek et kazakh. C'est la plus grande catastrophe écologique jamais provoquée par une culture textile, et elle est irréversible.
Le coton biologique évite les pesticides de synthèse et les engrais minéraux, mais il ne règle pas la question de l'eau, et ses rendements plus faibles demandent davantage de surface. Il représente aujourd'hui quelques pour cent seulement de la production mondiale.
2.2 Le lin, et le fait que la France en est le premier producteur mondial

producteur mondial de lin fibre : la France
de la production mondiale, selon les campagnes
cultivés en France en 2024, un record
C'est un fait que presque personne ne connaît, et qui mérite d'être répété : la France est le premier producteur mondial de lin textile, très loin devant tout le monde, avec la Belgique et les Pays-Bas juste derrière. À eux trois, ces pays fournissent environ les trois quarts de la fibre longue mondiale. La raison est climatique : le lin a besoin d'un climat océanique tempéré et humide, sans excès de chaleur, exactement le climat de la Normandie et des Hauts-de-France.
Comment on fabrique un fil de lin
La logique est très différente du coton : ici, la fibre n'entoure pas une graine, elle est dans la tige, collée au reste par des pectines. Tout le travail consiste à l'en extraire sans la casser.
- 1. Semis en mars, arrachage en juillet. On arrache le lin au lieu de le faucher, pour conserver toute la longueur de la tige, jusqu'à la racine.
- 2. Le rouissage. Les tiges restent couchées au sol pendant plusieurs semaines. La pluie, la rosée et les micro-organismes du sol dégradent les pectines et décollent naturellement la fibre du bois. C'est une étape gratuite, sans énergie et sans produit : le champ fait le travail.
- 3. Le teillage. On broie mécaniquement la tige pour en faire tomber la partie ligneuse (les anas, qui serviront de litière ou de panneaux de particules) et récupérer les fibres longues.
- 4. Le peignage. On aligne ces fibres longues, de 60 à 90 cm, pour en faire un ruban régulier.
- 5. La filature. Souvent « au mouillé » pour les fils fins : le ruban passe dans un bain chaud qui assouplit les fibres avant la torsion.
Pourquoi le lin est la meilleure fibre du lot
Le lin cultivé en Europe de l'Ouest n'a pas besoin d'irrigation : la pluie suffit. Il demande peu d'engrais, très peu de traitements, et il entre dans les rotations comme une culture de tête qui améliore le sol. Aucune partie de la plante n'est perdue : fibres longues pour le textile, étoupes pour les papiers techniques, anas pour la litière et l'isolation, graines pour l'huile. Et la fibre est solide, thermorégulante, et vieillit bien.
Le paradoxe, en revanche, est énorme. La très grande majorité de la fibre teillée en Normandie part aujourd'hui en Chine pour y être filée et tissée, avant de revenir en Europe sous forme de vêtement. Le maillon manquant est la filature : elle a quasiment disparu de France dans les années 1990. Des filatures rouvrent depuis quelques années, et c'est précisément ce maillon qu'il faut regarder quand une marque annonce du « lin français ».
Sources : Terre-net, d'après Arvalis et la filière lin et La France Agricole : 162 000 hectares en France en 2024, 185 849 hectares pour l'Europe de l'Ouest (France, Belgique, Pays-Bas), soit un record, et une part française de l'ordre de 60 à 75 % de la production mondiale selon les sources et les campagnes.
3. Le polyester : du puits de pétrole à l'étiquette

3.1 D'où il sort exactement, dans la raffinerie
Le polyester des vêtements est du PET, ou polytéréphtalate d'éthylène : très exactement le même polymère que les bouteilles d'eau. Sa fabrication part du pétrole brut, et plus précisément d'une coupe bien identifiée de la colonne de distillation.
- 1. La distillation atmosphérique. Le brut chauffé vers 350 °C monte dans une colonne où chaque plateau récupère une coupe selon sa température d'ébullition. Vers 40 à 180 °C on soutire le naphta, une coupe légère de molécules à 5 à 10 atomes de carbone. Ce n'est pas un carburant noble : c'est justement le sous-produit qui alimente toute la pétrochimie.
- 2. Deux chemins à partir du naphta. Le vapocraquage casse les molécules à 850 °C et donne de l'éthylène (C₂H₄). Le reformage catalytique, lui, réarrange les molécules en cycles aromatiques et donne le paraxylène (C₈H₁₀), un benzène portant deux groupes méthyle en positions opposées. Ce sont les deux briques.
- 3. Deux oxydations. Le paraxylène oxydé donne l'acide téréphtalique (C₈H₆O₄), une molécule rigide à deux fonctions acide. L'éthylène, oxydé puis hydraté, donne le monoéthylène glycol (C₂H₆O₂), une petite molécule souple à deux fonctions alcool.
- 4. La polycondensation. On fait réagir les deux à 280 °C : chaque acide se lie à chaque alcool en formant une liaison ester et en libérant une molécule d'eau. La réaction se répète des centaines de fois et donne une longue chaîne : le PET, de motif (C₁₀H₈O₄)ₙ.
Environ 70 % de la masse du polyester vient du paraxylène, 30 % du glycol. Il faut de l'ordre de 1,5 kg de pétrole pour 1 kg de fibre.
La dernière étape est celle qui change tout : le PET fondu est poussé à travers une filière, une plaque percée de centaines de trous de quelques dizaines de micromètres. Il en sort des filaments continus, refroidis puis étirés à chaud pour aligner les chaînes moléculaires, ce qui les rend résistants. On peut ensuite soit garder ce filament continu, soit le couper en segments de quelques centimètres pour imiter le coton et le filer sur les mêmes machines.

3.2 Pourquoi il a gagné
Il faut être honnête : le polyester n'a pas pris 70 % du marché par hasard ni par complot. C'est, techniquement, une très bonne fibre.
- Il est moins cher, et surtout illimité. La fibre coûte de l'ordre de 1,3 $ le kilo contre 1,7 à 1,9 $ pour le coton, mais le point décisif n'est pas là : le polyester ne demande aucune terre. On ne peut pas doubler la surface cotonnière mondiale ; on peut doubler une usine de PET.
- Il saute des étapes industrielles. Un filament continu extrudé n'a besoin ni de cardage, ni de peignage, ni de torsion. Des opérations entières disparaissent.
- Il est solide et infroissable. Sa résistance à l'abrasion et à la traction est supérieure à celle du coton, il ne se déforme pas, il garde ses plis et ses couleurs.
- Il n'absorbe pas l'eau (moins de 0,5 % de reprise d'humidité, contre 8 % pour le coton). Il sèche donc en quelques minutes, ce qui en fait la fibre du sport et de la pluie.
- Il est thermoplastique. On peut le fixer à chaud pour créer des plis permanents ou de la texture, ce qu'aucune fibre naturelle ne permet.
3.3 Ses vrais défauts
- Le confort et l'odeur. Comme il n'absorbe pas l'eau, la transpiration reste en surface. Les bactéries responsables des odeurs s'y développent bien mieux que sur le coton, et l'odeur s'incruste dans la fibre.
- Il est difficile à teindre : sa structure ne fixe pas les colorants classiques, il faut des colorants dispersés appliqués sous pression à 130 °C. On y revient dans la partie santé, parce que ce sont eux, et non le polymère, qui posent problème.
- Les microfibres. Chaque lavage arrache des fragments de fibre de quelques centaines de micromètres, que les stations d'épuration ne retiennent qu'en partie. Le textile est aujourd'hui l'une des toutes premières sources de microplastiques dans les océans.
- La fin de vie. Un mélange coton-polyester est à peu près inrecyclable en l'état : il faudrait séparer chimiquement deux matières intimement mêlées. Et un vêtement 100 % polyester abandonné dans la nature se comporte exactement comme un sac plastique.
Le lien direct avec la pollution plastique
C'est le point que je veux rendre explicite, parce qu'on ne fait presque jamais le rapprochement : quand on lave une polaire, on relargue du plastique dans l'eau. Pas au sens figuré, au sens propre. Et quand un vêtement synthétique finit dans une décharge à ciel ouvert au bout de la chaîne, il se fragmente sous le soleil et la pluie en microplastiques qui partent vers les rivières puis l'océan.
Le polyester est du PET : le sujet des vêtements et celui des bouteilles sont le même sujet.
🧪 Les différents plastiques →🌍 Microplastiques et entités nouvelles →
4. Ce que coûte un tee-shirt, matière par matière
Un tee-shirt adulte pèse environ 150 grammes de fibre. Voici ce que représente cette matière première au cours mondial :
Ordres de grandeur, à partir de l'indice Cotlook A (environ 1,71 $/kg de moyenne en 2025) et des cotations de fibre discontinue de polyester en Chine. Le prix du lin varie beaucoup plus, la fibre longue peignée étant un produit de niche. Le lin retenu ici est un ordre de grandeur haut.
Pourquoi le prix de la matière n'explique presque rien
Regardez bien les chiffres ci-dessus : entre le polyester et le coton, l'écart de matière première sur un tee-shirt est de 9 centimes. Neuf centimes ne créent pas un marché à 70 %. Ce qui a fait basculer l'industrie, c'est le cumul : une matière moins chère, disponible sans limite de surface, dont le prix ne dépend ni de la météo ni des récoltes, et qui supprime plusieurs étapes de transformation.
Et pour la même raison, l'écart de matière ne se retrouve jamais en rayon. Dans un tee-shirt vendu 5 euros, la fibre pèse quelques pour cent du prix. L'essentiel se joue ailleurs : la confection, la logistique et la marge. C'est la raison pour laquelle un vêtement en matière noble n'est pas nécessairement cher, et pour laquelle un vêtement pas cher n'est jamais bon marché pour tout le monde.
5. Et la santé ? La réponse honnête
On lit beaucoup de choses sur le sujet, souvent sur des sites qui vendent du coton biologique. Alors soyons précis, y compris quand ça n'arrange pas le raisonnement écologique.
Ce qui n'est pas démontré
Porter du polyester n'est pas dangereux en soi. Le PET est un polymère chimiquement inerte, aux chaînes trop longues pour traverser la peau. Il n'existe pas de démonstration scientifique solide qu'un vêtement en polyester propre soit nocif pour un porteur en bonne santé. Les affirmations sur les « fibres qui empoisonnent » ou sur une toxicité intrinsèque du synthétique ne reposent sur rien de robuste.
L'inhalation de microfibres textiles à l'intérieur des logements est un vrai sujet de recherche, mais à ce stade aucun effet sanitaire n'est établi.
Ce qui est bien documenté, en revanche
Le problème n'est pas la fibre, c'est ce qu'on met dessus.
- Les colorants dispersés. Parce que le polyester est difficile à teindre, on utilise cette famille de colorants, dont certains (Disperse Blue 106 et 124 en particulier) sont des allergènes de contact reconnus. Ils provoquent des eczémas dans les zones de frottement et de transpiration, et ce sont les vêtements synthétiques qui sont le plus souvent en cause dans ces cas.
- Les apprêts. Résines à base de formaldéhyde pour le « sans repassage », biocides pour l'antibactérien, et surtout PFAS pour les traitements déperlants et antitaches. Là, la nature de la fibre n'a rien à voir : un coton traité déperlant pose le même problème.
- Les résidus des articles à bas coût. Les contrôles réalisés sur les vêtements d'ultra fast fashion trouvent régulièrement des dépassements de seuils réglementaires européens : métaux lourds, phtalates, nonylphénols.
L'ANSES a passé le sujet en revue et en a tiré une recommandation simple, valable pour toutes les matières : laver tout vêtement neuf avant de le porter. Le lavage élimine une partie des substances, notamment les nonylphénols ; il n'élimine pas tout, certaines molécules étant fixées à la fibre.
Sources : ANSES, expertise sur les substances chimiques dans les vêtements et les articles chaussants (2018) et la synthèse de l'Association Santé Environnement France sur les allergènes de contact du textile.
6. Le coût humain : qui fabrique nos vêtements
Retournez à nouveau vos étiquettes. Il y a vingt ans, elles disaient presque toutes Made in China. Aujourd'hui elles disent Bangladesh, Vietnam, India, Cambodia, Myanmar, Ethiopia. Ce déplacement n'est pas anodin : il suit exactement la carte des salaires. Quand la Chine est devenue trop chère, la confection est partie vers moins cher, et elle continuera.
💶 de l'ordre de 300 à 400 € par mois dans le textile · ⏱️ souvent 50 à 60 h par semaine dans les usines de confection
💶 12 500 takas par mois, soit environ 90 à 100 € · ⏱️ 48 h en moyenne déclarée, heures supplémentaires massives
💶 environ 150 à 190 € par mois selon la zone · ⏱️ 48 h légales, plafond d'heures supplémentaires relevé en 2022
💶 salaire minimum national, fortement rogné par l'inflation · ⏱️ 45 h légales
💶 très variable selon les États, souvent sous 150 € par mois · ⏱️ 48 h légales, secteur informel très étendu
Le Bangladesh, deuxième exportateur mondial
Le secteur de la confection y emploie environ 4 millions de personnes, dont une très large majorité de femmes. Le salaire minimum du secteur a été porté fin 2023 à 12 500 takas par mois, soit de l'ordre de 90 à 100 euros. Les syndicats demandaient 23 000 takas, un montant qu'ils estiment nécessaire pour couvrir les besoins de base. Les mobilisations de 2023 ont été réprimées, avec des morts.
La durée du travail déclarée tourne autour de 48 heures par semaine, mais les heures supplémentaires en haute saison, quand une marque européenne avance une date de livraison, sont la norme et non l'exception.
Et il y a le rappel qu'on ne devrait jamais avoir à faire : le 24 avril 2013, l'immeuble du Rana Plaza s'effondrait à Dacca avec ses cinq ateliers de confection. 1 138 morts, plus de 2 000 blessés. Des fissures avaient été signalées la veille ; les ouvrières avaient reçu l'ordre de retourner travailler.
Un point important pour ne pas se tromper de cible : ce n'est pas un problème réservé à l'ultra fast fashion. Les grandes marques occidentales, y compris les plus prestigieuses et les plus chères, font fabriquer dans les mêmes pays, parfois dans les mêmes usines. Payer un jean 150 euros ne garantit strictement rien sur le salaire de la personne qui l'a assemblé. La seule information qui engage vraiment quelqu'un, c'est le lieu de fabrication et la traçabilité de la chaîne.
L'autre facture : l'eau et les rivières
Le coût social a un jumeau environnemental, et il est local. La teinture et l'ennoblissement sont des étapes très chimiques, et là où la réglementation est faible, les effluents partent directement à la rivière.
de la pollution industrielle mondiale des eaux vient du textile
usines textiles rejettent dans la seule rivière Citarum, à Java
de la pollution de cette rivière attribuée au textile
La Citarum, en Indonésie, est régulièrement décrite comme la rivière la plus polluée du monde. On y mesure du plomb, du mercure, du cadmium, du chrome et du nonylphénol, à des concentrations qui ont tué la majorité des poissons. Or c'est l'eau de boisson et d'irrigation de plusieurs millions de personnes. Le même scénario se joue sur la Buriganga au Bangladesh et sur plusieurs rivières du Tamil Nadu en Inde.
Sources : OMC, via Fibre2Fashion : parts des exportations mondiales d'habillement en 2024 ; Clean Clothes Campaign et Fair Labor Association pour le salaire minimum bangladais et les revendications syndicales ; Sourcing Journal et Banque mondiale pour la pollution des eaux (20 % de la pollution industrielle mondiale des eaux attribuée au traitement et à la teinture des textiles).
7. Ce qui marche vraiment
Dans l'ordre d'efficacité décroissante, et sans hiérarchie morale : voilà ce qui change réellement quelque chose.
Acheter moins, et acheter quand on a besoin
C'est de très loin le premier levier, et il est gratuit. Un vêtement qu'on ne produit pas ne consomme ni eau, ni pétrole, ni heures de travail sous-payées. Le reste de cette liste ne vient qu'après.
La seconde main
Vinted, Emmaüs, les recycleries, le dépôt-vente ou le bon vieux prêt entre proches. L'empreinte marginale d'un vêtement déjà fabriqué est quasi nulle. Attention seulement à ne pas transformer la seconde main en nouvelle source d'accumulation : acheter dix pièces d'occasion dont on portera deux, cela reste de la surconsommation.
Réparer
Un bouton, une couture qui lâche, un trou à l'entrejambe : cela se répare en quinze minutes chez un professionnel, pour quelques euros.
Choisir la matière et la provenance
Lin et coton peigné plutôt que synthétique pour ce qui touche la peau et se lave souvent. Et surtout, regarder le pays de fabrication plutôt que la marque ou le prix.
Le réparateur s'appelle un retoucheur, et il existe une aide
Le métier, c'est retoucheur ou couturier-retoucheur, et la boutique s'appelle une retoucherie. Pour les chaussures, c'est le cordonnier. Il y en a dans presque toutes les villes, souvent à côté d'un pressing ou d'un marché.
Et depuis fin 2023, il existe un bonus réparation textile, financé par l'éco-organisme Refashion : une remise immédiate sur la facture chez un artisan labellisé, de 6 à 25 euros selon l'opération. Par exemple 7 € pour la réparation d'un trou, d'un accroc ou d'une déchirure, 8 € pour la reprise d'une couture doublée, 25 € pour le ressemelage de chaussures en cuir. Conditions : la réparation doit coûter au moins 12 euros, et le bonus ne dépasse pas 60 % de la facture. Attention, il couvre les réparations, pas les simples retouches comme un ourlet.
Le made in France et le made in Europe : ce que ça garantit vraiment
Fabriquer en France ou en Europe n'est pas une lubie patriotique, c'est un moyen d'acheter quatre garanties à la fois :
- Le droit du travail : salaire minimum, durée du travail, âge minimum, droit syndical, inspection du travail. Aucune des questions posées plus haut ne se pose de la même façon.
- La chimie : le règlement européen REACH interdit ou restreint une longue liste de substances, et il est contrôlé. Les rejets d'une teinturerie européenne passent par une station de traitement, pas par la rivière.
- L'électricité : une usine textile française tourne sur un mix à environ 50 gCO₂e/kWh, contre plus de 500 g en Chine et davantage encore en Inde, où le charbon domine. Sur des étapes très consommatrices comme la filature et la teinture, cela change l'empreinte du vêtement du tout au tout.
- Le transport : pas de fret aérien, qui est devenu la norme pour l'ultra fast fashion et qui émet de l'ordre de quatorze fois plus que le bateau.
Le prix, lui, ne ment pas : une couturière qualifiée en France coûte entre 1 800 et 2 500 euros bruts par mois, plus environ 42 % de charges patronales. Face à un salaire de 100 euros par mois au Bangladesh, le rapport de coût de main-d'œuvre est d'un ordre de grandeur. Sur le prix final, l'écart est plus contenu, mais il reste réel : comptez généralement un facteur trois à quatre entre un tee-shirt fabriqué en Asie et le même fabriqué en France.
Et c'est là qu'il faut relier les deux bouts : un facteur trois sur le prix n'est un problème que si l'on achète autant. Trois tee-shirts par an à 40 euros coûtent moins cher que douze à 15 euros, durent plus longtemps, et ne font travailler personne à 100 euros par mois. Réduire le nombre, c'est ce qui permet financièrement de monter en gamme. Les deux décisions ne sont pas séparées, elles sont la même.
8. Comment je fais, personnellement
Je préfère le dire concrètement plutôt que de donner des leçons. Je n'achète quasiment jamais de vêtements, sauf quand j'en ai réellement besoin. Et le constat que je fais, c'est que le besoin arrive très rarement.
J'ai beaucoup trop de tee-shirts, et je n'en ai presque jamais acheté. Ils s'accumulent : un tee-shirt de bonne qualité dure facilement plus de dix ans, et on en récupère par-ci par-là, un événement, un cadeau, une association. Au bout d'un moment, le tiroir déborde de vêtements parfaitement fonctionnels. C'est vrai de la plupart des pièces : pulls, chemises, vestes, tout cela tient très longtemps quand la qualité est là.
La seule exception, chez moi, ce sont les chaussures : deux ans maximum, et je n'ai pas trouvé de solution miracle. Pour tout le reste, la réponse est la réparation. Je fais recoudre mes jeans quand ils se trouent, en particulier à l'entrejambe, ce qui arrive vite quand on fait beaucoup de vélo. Je ne sais pas coudre, donc je vais chez un retoucheur, et ça ne coûte vraiment pas cher : quelques euros pour un bouton, une dizaine pour renforcer une couture ou poser une pièce. À comparer au prix d'un jean neuf, et aux 25 kg de CO₂e qu'il aurait coûtés.
📚 Toutes les sources de cette page
- Textile Exchange, Materials Market Report : production mondiale de fibres (132 Mt en 2024, 125 Mt en 2023) et répartition par famille
- Fondation Ellen MacArthur, A New Textiles Economy : doublement de la production de vêtements entre 2000 et 2015, plus de 100 milliards de pièces par an
- Terre-net et La France Agricole : surfaces de lin fibre en France et en Europe de l'Ouest, part française de la production mondiale
- INSEE, série de l'indice Cotlook A et EmergingTextiles, comparaison des prix des fibres
- Conseil international des sciences : impacts environnementaux de la production de coton (eau, pesticides, mer d'Aral)
- ANSES (2018) : substances chimiques dans les vêtements et les articles chaussants, recommandation de lavage avant premier port
- OMC, via Fibre2Fashion : classement 2024 des exportateurs mondiaux d'habillement
- Clean Clothes Campaign : salaire minimum du secteur textile au Bangladesh, 12 500 takas depuis décembre 2023
- Banque mondiale : environ 20 % de la pollution industrielle mondiale des eaux imputable au traitement et à la teinture des textiles
- Sourcing Journal : pollution de la rivière Citarum par les usines textiles de Java
- Refashion : le bonus réparation textile, montants et conditions
- ADEME, Impact CO₂ : empreinte carbone des vêtements (25 kgCO₂e pour un jean, environ 6,5 kg pour un tee-shirt en coton)